Voici l’avant-dernier article de Maxime Lisbonne. Merci de l’avoir suivi jusque là. C’est la suite du précédent. Comme toujours, les dates sont celles de la publication dans L’Ami du Peuple. Et ce qui est en bleu m’est dû.
26 avril 1885
Le premier était un marchand de vin d’Issy qui avait probablement absorbé pas mal de canons à mon intention. Il fit une déposition des plus fausses contre laquelle je voulus protester. Le président du Conseil m’interdit la parole et m’avertit que si je continuais à me défendre de cette façon il me ferait expulser et juger en mon absence.
Ce à quoi je lui répondis:
Compris, condamné à l’avance!
Le second témoin était un nommé Fleck, directeur du Tapis-Rouge, faubourg Saint-Martin [C’est un magasin de nouveautés.], qui avait été capitaine avec moi, pendant le siège, au 24e bataillon.
Il vint affirmer que j’avais donné des ordres pour mettre le feu à son magasin. Le président me demanda ce que j’avais à dire sur cette déposition. Je lui répondis en lui riant au nez. Il me fit l’observation que mon hilarité était déplacée devant une telle accusation.
On me reproche que le 23 mai, j’incendiai les maisons de la rue Vavin; or, le témoin affirme que le même jour, j’avais donné l’ordre de mettre le feu chez lui, faubourg Saint-Martin,
Faudrait s’entendre, si je dois être condamné comme incendiaire, soyez assez bons pour me dire si c’est rue Vavin ou faubourg Saint-Martin que j’allumai la mèche, il faut que j’en supporte un, soit! mais tâchez d’être logiques.
Le fameux Fleck, décoré plus tard pour avoir rendu des services au gouvernement du 16 mai [Il s’agit du 16 mai 1873 et de l’arrivée au pouvoir de Mac Mahon], avait perdu une très belle occasion: celle de se taire.
Un troisième [deuxième, je suppose] témoin était un Suisse dont je ne me rappelle pas le nom, qui prétendait qu’au 15 avril je l’avais fait conduire au poste du Château-d’Eau par un sergent fédéré, et que je l’avais moi-même botté en lui disant:
On reste en Suisse à manger du gruyère quand on ne veut pas prendre un fusil pour défendre la République.
Dès le 13 avril, j’étais parti avec la dixième légion que je commandais à Issy, y relever le général Eudes.
Toujours même demande du président:
Qu’avez-vous à répondre?
Au lieu de m’adresser au colonel Jobey, je me retournai vers le morceau de fromage suisse et lui dis:
Vous avez eu tort de venir en France pour faire un si vilain métier.
Le numéro trois était une femme, madame Pamard, concierge du théâtre du Château-d’Eau (à l’époque) et blanchisseuse de fin, actuellement concierge au théâtre de Palais-Royal, petite créature à l’air déluré, habillée comme une cocotte et intime amie de mon rapporteur. Elle était tellement pressée de dire que c’était moi qui avais mis le feu à son théâtre qu’elle n’attendit même pas les questions du président.
La petite leçon qu’elle débitait comme une actrice du théâtre de La Tour d’Auvergne, lui avait été probablement grassement payée.
Malheureusement, c’était comme pour l’incendie; la tentative d’incendie du Château-d’Eau avait eu lieu à trois heures et demie et j’avais été blessé à trois heures et dirigé sur l’ambulance de la rue Basfroi. [D’après ses propres souvenirs du 25 mai, la blessure serait plutôt de 6 heures, et d’ailleurs Maxime Lisbonne n’est pas allé dans une ambulance de la rue Basfroi.]
Le quatrième, c’était un loustic: brigadier de gendarmerie de la Seine, celui-là était très drôle. Il ne s’occupait pas du Président et, à chaque question qui lui était posée, il se retournait vers moi en me disant:
Rends-moi mon cheval que tu es venu me voler à la caserne des Minimes.
Je m’attendais à une condamnation à mort, je n’ai pas été trompé. Mais, faut avouer comme ancien directeur de théâtre que s’il y avait eu des vaudevillistes dans la salle, ils avaient une pièce toute prête pour le Palais-Royal.
Les juges crevaient de soif — moi aussi. Heureusement que l’on fit une suspension d’audience et que cela me permit de boire un verre d’eau, au milieu de deux gendarmes, tandis que les huissiers du Conseil de guerre servaient des consommations de premier choix à mes bourreaux.
Dire que le commandant Gaveau qui demandait ma tête ne m’a même pas offert un verre d’absinthe!…
28 avril 1885
À la reprise de l’audience, mes chacals qui s’étaient bien repus se sont rejetés sur moi avec plus d’acharnement.
Un frère ignorantin de l’école de Vaugirard venait affirmer dans sa déposition que je l’avais menacé de le faire fusiller s’il n’enlevait pas de ses classes le nommé Dieu en bois et madame Joseph et tous les autres saints en plâtre qui fourmillaient dans la maison.
Ce pauvre cafard dont les événements de la Commune avaient frappé l’esprit ne se souvenait pas que, quinze jours avant mon arrivée, cette opération avait été faite par les premiers bataillons de fédérés qui occupaient le village d’Issy.
En effet, à mon arrivée, je visitai tous les couvents, séminaires et écoles congréganistes et je constatai que toutes les statues étaient toujours en place.
Elles avaient seulement subi un changement. Ainsi on pouvait remarquer le nommé Dieu qui tenait un brûle-gueule dans la bouche. Madame Joseph avait la tête ornée d’une paire de cornes que less gardes nationaux avait été chercher à l’abattoir et qui pouvaient rivaliser avec celles du général Galliffet.
Pour l’enfant Jésus, le sein maternel avait été remplacé par un litre à 12.
(À suivre)
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La photographie de couverture montre le théâtre du Château d’Eau, rue de Malte, redénommé théâtre de la République. Je l’ai trouvée au musée Carnavalet.