Et voici, pour terminer l’année, le dernier article de Maxime Lisbonne. Et suite du précédent. Les dates dans ces articles sont celles de la publication dans L’Ami du Peuple. Et ce qui est en bleu m’est dû.

Ce Germiny en robe mentait donc sciemment en déposant devant le Conseil que je l’avais menacé de mort s’il ne retirait pas ses potiches, attendu que je me serais bien gardé de faire enlever ce musée des antiquités. Il n’en jura pas moins, et le Président ajouta que j’étais capable d’avoir agi ainsi.

Un sixième témoin fut un boulanger qui demeurait dans la Grande-Rue. Sa déposition fut encore plus cocasse que la précédente.
Elle était grotesque et infâme.
Il prétendait qu’étant à se faire raser, je lui avais ordonné de me céder sa place ou que je le ferais exécuter devant la porte du perruquier.
Il faudrait être réellement idiot pour tenir un pareil langage. Et cependant il s’est trouvé sept officiers pour me condamner à l’unanimité sur ce chef.
Et l’on se plaint de nos défaites en 70!

Le septième était une femme qui tenait une petite cantine près des Moulineaux. Elle était en relation avec des agents de Versailles.
Le soir elle faisait boire outre mesure les fédérés qui se rendaient chez elle. Elle leur proposait de les revêtir de vêtements civils et elle se chargeait de leur faire passer la Seine pendant la nuit et de les faire arriver jusqu’au camp des versaillais.
J’avais été averti du manège de cette femme. Je la fis surveiller et elle fut prise en flagrant délit d’embauchage.
Comme c’était une femme, je me contentai de l’envoyer au Dépôt de la Préfecture avec un de ses complices; un colonel de la Commune ne se serait jamais déshonoré en faisant assassiner une femme, comme l’ont fait les Galliffet et les de Courcy.
Naturellement elle prétendit comme les autres que je voulais la faire passer par les armes.

Il faut avoir été jugé par les conseils de guerre de 1871 pour avoir une idée exacte de la haine des cannibales qui les composaient.

Un docteur du nom de Billiard, demeurant dans le sixième arrondissement, eut la lâcheté de faire une déposition des plus crapuleuses. Généralement, jusqu’à ce jour, la corporation des médecins civils ne partageant pas les opinions des vaincus s’était abstenue de faire ce vil métier de mouchard.
Pour celui-là, il n’y avait pas à s’en étonner, c’était un des plus influents du parti clérical du quartier Saint-Sulpice.
Il est crevé et je regrette de n’avoir pu le complimenter sur sa belle conduite à mon égard.

30 avril 1885

Voilà de quelle valeur et de quelle bonne foi furent les témoignages sur lesquels le porte-sabre représentant la vindicte versaillaise étaya son réquisitoire.
Il ne fut ni plus grotesque que l’ignorantin de la rue de Vaugirard, ni plus odieux que le nommé Billiard, mais il le fut autant.

Naturellement, je fus condamné à mort.

Le regretté Me Léon Bigot avait pourtant mis toute son éloquence et tout son cœur dans son plaidoyer pour ma défense.

Malgré la condamnation odieuse qui me frappait, — à cause de l’odieux dont elle était entachée, — Me Bigot ne se tint pas pour battu.
Il me fit introduire devant le 2e conseil de révision de la 1re division militaire un pourvoi contre le jugement du 3e conseil de guerre et voici le premier mémoire qu’il rédigea à l’appui de ce pourvoi.

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Je ne vais bien sûr pas reproduire ce mémoire. Maxime Lisbonne a été condamné à mort, il s’est pourvu en cassation, Il y a eu un deuxième procès, devant le sixième conseil de guerre, une nouvelle condamnation à mort et… un deuxième mémoire de Bigot, que l’on peut consulter sans mal sur Gallica. Le point principal de ce mémoire et le plus gros scandale de ce procès, ce n’est pas la basse qualité des témoignages qui ont fait condamner l’accusé, mais bien, comme les avocats l’ont fait immédiatement remarquer, le fait que l’instruction du cas de Lisbonne était close au moment du procès « des membres de la Commune ». Il y avait alors contre lui cinq témoins à charge. Le 9 août, le 3e conseil de guerre décida, pour raisons médicales, de faire comparaître Lisbonne ultérieurement. Lorsqu’il fut convoqué devant les juges du 3e conseil pour l’audience du 4 décembre, il n’y avait plus cinq témoins à charge, mais TRENTE-SEPT!!!

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Et pour illustrer ce dernier article, une photographie peu courante de Maxime Lisbonne, jeune, au sortir de son engagement militaire, qui m’a été envoyée par Maxime Jourdan — que je remercie vivement!

Livre cité

Bigot (Léon), Mémoire pour Maxime Lisbonne, à l’appui de son pourvoi, formé devant le 2e Conseil de révision de la 1re division militaire contre un jugement du 6e Conseil de guerre qui l’a condamné à la peine de mort, Impr. de Rochette (1872).