Le 13 juin 1868, à 10 heures du matin, Marie Wolff a épousé, à la mairie du treizième, Jean Rose Guiard. Tous deux étaient journaliers. Elle avait 18 ans et demi et lui en avait presque 23. Tous deux habitaient 47 rue Esquirol — peut-être déjà ensemble. Elle ne savait pas signer son nom, et d’ailleurs sa mère et sa belle-mère non plus. Les pères, je ne sais pas : ils étaient morts tous les deux. La mère de Marie, dont le nom de naissance était Barbe Kremer, était blanchisseuse et vivait 10 rue Mazagran, dans le dixième arrondissement, avec un serrurier qui venait peut-être du même pays (village) qu’elle, s’appelait Joseph Hohmann et a été témoin au mariage de Marie. Sa signature n’était pas très assurée, mais au moins il a signé l’acte. Les époux avaient donné les actes d’état civil réglementaires, comme cela est précisé dans l’acte.
Aussi il y a peu de doute que l’orthographe du nom de Marie, Wolff (et précisément ni Wolf ni Volf ni autre), sa date de naissance, 8 novembre 1849, l’orthographe du nom de son mari, Guiard (et pas Guyard), sont exactes. De même le lieu de naissance de Marie. Il n’est pas facile à décrypter dans l’acte, ce doit être Hultenhausen, dans le département de la Meurthe. Avant la guerre franco-prussienne de 1870-71 et le traité de Francfort (en particulier en 1849), il y avait en France un département de la Meurthe (tout court) qui contenait un morceau de ce qui est aujourd’hui la Moselle et qui a été absorbé dans le Reich allemand. En particulier les communes de la Moselle proches du Bas-Rhin étaient dans ce département. Il s’agit sans doute aujourd’hui de Hultehouse.
En tout cas, il est certain que la date « 2 octobre 1845 » et le lieu « Bar-le-Duc, dans la Meuse » qu’elle a déclarés quand elle a été arrêtée sont tous deux inexacts.
Je n’avais pas spécialement envie de raconter son mariage, mais cet acte est le seul document d’état civil dans lequel j’ai trouvé des informations un peu fiables sur Marie Wolff.
Après un passage aux Archives nationales, je peux vous dire aussi qu’elle était déjà à Paris en 1867 puisqu’elle a été condamnée à trois mois de prison, le 22 juin de cette année-là, pour vagabondage. Et que, juste un an après, le 22 juin 1868 (neuf jours après son mariage), elle a été condamnée à un mois de prison pour vol. Ce qui prouve qu’elle ne vivait pas dans l’opulence. J’avoue que j’ai trouvé peu inspiré le commentaire d’Édith Thomas (dans Les Pétroleuses):
C’est un personnage des Mystères de Paris. […] la chiffonnière Marie Wolff avait été condamnée pour vol et vagabondage.
Compte tenu de la sévérité des tribunaux parisiens envers les pauvres, un mois de prison, ce devait être un vol minuscule. L’extrait des sommiers judiciaires dans lequel j’ai lu ces renseignements la dit née à Bar-le-Duc, ce qui est faux, mais… le 8 octobre 1849, ce qui est proche de la vérité.
Pourquoi je voulais vous parler d’elle ?
La voici au club qui se tenait dans l’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas (rue Saint-Jacques, au coin de la rue de l’Abbé-de-l’Épée). Selon l’abbé Fontoulieu (auteur d’un livre sur les églises pendant la Commune), il y avait peu de femmes, mais celle qu’il appelle « Marie Guyard » y était très assidue. Voici ce qu’il en dit :
La chiffonnière Marie Guyard, âgée de vingt-trois ans, toujours armée d’un revolver et illustrée d’une cocarde rouge. Cette femme, on ne l’a sans doute pas oublié, faisait partie des ambulances de la Commune. On se rappelle le rôle odieux qu’elle joua, le 27 mai, dans le drame sanglant de la place de la Roquette, alors que l’on assassina Mgr Surat et les autres otages.
Elle marchait, un drapeau rouge à la main, à la tête du sinistre cortège, excitant les insurgés à la vengeance. Elle fit même feu avec son revolver sur une des victimes. Elle a été condamnée, au mois d’avril dernier, à la peine de mort, par le 6e conseil de guerre de Versailles.
Elle était sans doute illettrée, mais elle s’exerçait, elle, à la démocratie ! Elle était ambulancière, mais je ne sais pas dans quel bataillon, ou dans quelle ambulance. Et en effet, comme le dit ce monsieur, elle a été condamnée à mort le 24 avril 1872, pour avoir participé à l’assassinat de quatre otages le 27 avril 1871 place Voltaire — jugée avec des garçons encore plus jeunes qu’elle.
(À suivre)
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Le dessin de la mairie du treizième au temps du mariage de Marie Wolff est dû à Léon Leymonnerie, je l’ai trouvé au musée Carnavalet.
Sources
J’ai utilisé l’état civil en ligne aux Archives de Paris, le dossier de grâce de Marie Wolff aux Archives nationales (BB24/759) et les livres
Fontoulieu (Paul), Les Églises de Paris sous la Commune, Dentu (1873).
Thomas (Édith), Les Pétroleuses, Gallimard (1963), — réédition L’Amourier (2019).