Suite de la série sur Marcellienne Expilly. L’épisode précédent est là.
Le 3 août 1872, voici enfin apparaître le mari !
Il est interrogé par un substitut du rapporteur au 6e conseil de guerre. Il dit qu’il a 31 ans, il est vigneron, donne la date de son mariage, dit que oui, il savait que sa future femme avait été élevée à l’hospice d’Auxerre. Il nous apprend que lorsqu’il l’a connue, après l’auberge de la veuve Savouret, elle travaillait comme domestique depuis environ deux mois chez la veuve Dufour au Bois de Charbuy. Elle connaissait la fille Clairiot, qui ne jouissait pas d’une bonne réputation et elle a continué à la voir après son mariage.
Environ six mois après notre mariage [ce qui ferait novembre 1868, les autres ont dit octobre 1869, ce dont nous avons vu que c’était impossible], ma femme m’a quitté et elle est venue à Paris en compagnie de la fille Clairiot et depuis je ne l’ai plus revue. Quelque temps avant la guerre de la France avec la Prusse, la fille Clairiot est revenue à Charbuy et elle m’a raconté que ma femme lui avait pris ses papiers, et que munie de ces papiers, elle était allée voir une tante de la fille Clairiot, se faisant passer pour sa nièce.
Ce qui nous éclaire un peu sur la chronologie. Les deux jeunes femmes seraient parties ensemble fin 1868, Amélie serait revenue dans le courant 1869 et se serait mariée (novembre 1869). Mais laissons ce garçon continuer.
Pendant le peu de temps que je suis resté avec ma femme, je n’ai eu qu’à me plaindre de sa conduite. Pour moi, c’est une femme capable de tout faire, hors le bien, elle me menaçait même quelques fois de me flanquer son couteau dans le ventre.
Il la décrit, elle est blonde, a peu de sourcils, le nez épaté et un peu camus, elle est assez mince de taille. Il dit qu’il la reconnaitrait. Et en effet, confronté à elle, il la reconnaît. Elle n’a pas eu le choix et a bien dû le reconnaître elle aussi. Et admettre qu’elle avait menti sur son identité. Elle s’explique ainsi :
En quittant Charbuy, je suis venue à Paris avec la fille Clairiot, mais, craignant de ne pas être reçue dans las maisons où je me présentais pour être domestique, que l’on ne me recevrait pas avec le certificat que j’avais, et qui portait le nom de femme Eugène. La fille Clairiot me dit alors de prendre le sien, ce que je fis, et c’est ainsi que j’ai pu prendre son nom.
Au moment de signer, ils déclarent l’un et l’autre ne le savoir. Comme lors de leur mariage. En prison, elle avait appris à signer à peu près Amélie, mais pas Marcellienne…
Puisque nous en sommes aux familles et qu’il me reste un peu de place… Peu après la condamnation de Marcellienne-Amélie, on retrouve le nom de Clairiot face à un conseil de guerre : trois ouvriers, jugés pour avoir cherché querelle à des soldats versaillais, le 20 juin 1871 dans un café de la rue de Flandres, l’un d’eux s’était mis à parler de la lutte sanglante qui avait eu lieu dans Paris vers les derniers jours de la Commune et de la part que les pantalons rouges y avaient prise. Les ouvriers furent arrêtés séance tenante. Ils ont été condamnés ; Pantaléon et Chapillon, chacun à deux mois de prison et 50 fr. d’amende, Clairiot, à trois mois de prison et 50 fr. d’amende (Le Siècle, 19 août 1872). Je ne sais pas qui était Chapillon. Par contre le jeune frère d’Amélie (Clairiot) et son beau-frère (Pantaléon) habitaient (avec Amélie) chez Mme Prodon rue Matise n°12 à La Villette [12 rue Mathis, dans le 19e, à proximité immédiate de la rue de Flandres]. Simple querelle d’ivrognes — mais le passage devant un conseil de guerre indique aussi une possible opinion pro-communarde, enfin, dans cette histoire.
*
L’image de couverture est la fin de la rencontre des deux époux… et le fait qu’ils ne savent pas signer.
Source: SHD, GR 8 J 224. Merci à Maxime Jourdan pour ses photographies de ces documents.
Merci à Jean-Jacques Méric pour son aide.