Suite de l’article précédent. Comme toujours, la date en 1884 est celle de la publication de l’article dans L’Ami du peuple

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Le 1er avril à midi, je fus désigné pour conduire de l’artillerie à la Porte Maillot et chargé d’organiser les bataillons pour la sortie du lendemain.

[Maxime Lisbonne se souvient que la sortie torrentielle a eu lieu le 2 avril, il place donc naturellement la veille de cette sortie le 1er avril. Cette erreur (les versaillais ont attaqué au pont de Neuilly le 2 avril au matin, la sortie torrentielle a eu lieu le 3 avril) l’a conduit également à placer la mort d’Émile Duval le 2 avril, comme on l’a vu à propos de la publication d’une image de son exécution dans L’Ami du Peuple le 2 avril (suivant) 1885. Elle est caractéristique des authentiques souvenirs qui comportent le plus souvent de visibles erreurs de dates.]

J’emmenai aussi ce jour-là le maréchal des logis Pélissier.
Après avoir fait parquer l’artillerie, je m’occupai de faire masser tous les bataillons de la Garde nationale qui arrivaient pour prendre part à la sortie du lendemain.
Le 2 [ici je ne dois signaler un trait au stylo rouge sur le manuscrit, auquel sans doute Marcel Cerf n’a pas résisté, lui aussi savait bien qu’il s’agissait du 3 !], à 5 heures, Bergeret arriva en voiture [de Jules Bergeret, on s’est beaucoup moqué parce qu’il allait faire la guerre en voiture ; pour une raison ou pour une autre il ne montait pas à cheval]. Les portes furent ouvertes et le mouvement commença. Comme je n’avais été envoyé par le Comité central que pour les représenter, c’était aux officiers d’état-major général qu’il appartenait de prendre les dispositions nécessaires pour la mise en route de cette colonne.

Aussi restai-je placé à la sortie de la Porte Maillot, observant simplement le mouvement.
Je m’aperçus que la tête de la colonne allait toucher au pont de Courbevoie étant en colonne serrée, par pelotons. Alors je n’hésitai pas un seul instant à franchir au galop la distance qui me séparait du chef de bataillon qui était en tête, et lui ordonnai de faire rompre ses pelotons et de marcher en colonne de route.
Le mouvement s’exécuta et fut suivi par les autres bataillons.

Le Mont-Valérien ne tira que lorsque les fédérés furent presque sur la route qui longe le fort et qui conduit à Nanterre. Si le commandant de ce fort eût commencé à faire tirer sur la colonne lorsqu’elle était à la hauteur du pont de Courbevoie, les bataillons qui ont passé sous le fort avec le général Bergeret ne seraient même pas arrivés jusque là.

La tête de la colonne arrivant sur le plateau qui fait face au fort fut surprise pas le premier choc, qui brisa la voiture du général Bergeret, dans laquelle venait de monter un officier d’état-major pour porter des ordres. Cet officier fut tué.
Aussitôt les cris de: « À la trahison! » eurent un effroyable retentissement dans toute la colonne.

Il n’y avait pas à hésiter: marcher en avant et quand même, telle fut ma résolution. J’ordonnai au maréchal des logis Pélissier de mettre immédiatement deux pièces en batterie et de mettre en brèche le fort.
Il le fit, mais au même moment un obus siffla aux oreilles de chevaux qui eurent peur et se mirent à prendre leur course à travers champs, emmenant les caissons.

1er janvier 1885

La garde nationale ne voulant plus avancer, Mohamed ben Ali, bravement campé devant le fort, exécutait une fantasia — d’une main faisant le moulinet avec son sabre, de l’autre déchargeant son chassepot sur le fort. Il semblait par cette attitude vouloir ramener la confiance de la garde nationale.
Ce pauvre turco [Le manuscrit porte « Cet enfant du Désert »] en fut, tout en risquant sa vie, pour sa fantasia.
Nous courûmes bride abattue vers la Porte Maillot pour empêcher les fuyards de rentrer dans Paris, où un grand nombre avait pu déjà pénétrer.

Au dedans je trouvai quelques bataillons, dont les armes étaient en faisceaux et qui se promenaient peu inquiets. Ne comprenant pas que la déroute qui venait de s’accomplir n’était pas seulement un échec militaire, mais que cet événement allait relever le moral de l’armée de Versailles qui croyait avoir devant elle l’héroïque garde nationale de Buzenval.
Je pus réussir à ramener quelques bataillons. En remontant l’avenue de Courbevoie je ramassai tous les gardes isolés et reformai une colonne avec Vinot qui, lui aussi, avait rassemblé quelques débris qui n’avaient pas voulu rentrer dans Paris.
On se dirigea sur Asnières le long de la Seine. Le fort du Mont-Valérien essayait de nous poursuivre de ses obus, mais il ne put nous atteindre.
Lorsque nous y arrivâmes, Brunel et Rabuel y étaient déjà; et après quelques minutes de repos, je pris la résolution de rejoindre la colonne de Flourens qui avait opéré de ce côté. Nous arrivâmes à Bois-Colombes. Nous vîmes revenir des bataillons, nous leur demandâmes où était le général. On nous répondit il est en avant.
Au moment de continuer notre marche en avant sur Rueil, Bergeret m’envoyé l’ordre de battre en retraite sur Asnières.

Je suis resté un instant indécis si je devais exécuter cet ordre. Était-il sage en effet d’abandonner le village de Bois-Colombes, dans lequel des barricades auraient ou être élevées? Ne devait-on pas profiter du terrain que nous possédions? Mais comme mes pouvoirs n’allaient pas jusqu’à m’emparer du commandant, j’obéis.

(À suivre)

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J’ai déjà utilisé l’image de couverture pour un autre article sur la sortie torrentielle.