Puisqu’il a été question de Bergeret dans les Souvenirs de Maxime Lisbonne…
Le souvenir de Jules Bergeret, correcteur d’imprimerie, membre du Comité central de la Garde nationale, commandant de l’état-major de ladite garde, élu à la Commune par le vingtième arrondissement (devant Ranvier et Flourens!), général de la Commune, s’accompagne d’un légendaire « Bergeret lui-même ».
Au 18 mars, Jules Bergeret occupa l’état-major de la garde nationale, place Vendôme, de sorte que, le 22 mars, c’est lui qui commanda la riposte à la manifestation « de l’ordre » (j’allais écrire « pour tous »), vous savez, « une salve les dispersa »…
Le 2 avril, élu à la Commune, membre de la commission exécutive et général, il se rend à Neuilly le jour où Thiers a lancé sa première attaque et commencé la guerre contre Paris. Le colonel Henri envoie une dépêche, qui paraît sous (au moins) deux formes:
Dans le Journal officiel de 3 avril:
Et dans Le Cri du Peuple daté du 4 (qui sort aussi le 3):
C’est la version du Cri du Peuple qui rend Bergeret populaire, si l’on peut dire. « Bergeret lui-même » met les journaux réactionnaires en joie. D’autant plus que, le lendemain,
3 avril, à trois heures du matin, la colonne Bergeret forte d’environ six mille hommes et huit bouches à feu seulement, est concentrée au pont de Neuilly. Il fallut laisser aux hommes, qui n’avaient rien pris depuis la veille, le temps de se refaire. Au petit jour, Bergeret arrive en calèche, ce qui fait murmurer ; on s’engage sur la route de Rueil.
Cette fois, c’est Lissagaray, que je cite. Un général qui arrive en voiture, ce n’est sans doute pas très glorieux. Le Journal officiel du lendemain rend compte de la catastrophique « sortie torrentielle » en annonçant:
Bergeret et Flourens ont fait leur jonction; ils marchent sur Versailles. Succès certain.
Mais aussi:
Le général Bergeret, en tète de ses troupes, les a entraînées au cri de Vive la République! et a eu deux chevaux tués.
Comme le remarque La Liberté du 5 avril,
le Journal officiel ne nous dit pas que ces chevaux aient été tués sous le général, ce qui ferait supposer que le général en chef des gardes nationales assistait au combat dans une confortable berline.
Les jours suivants, il est question de « l’ex-général Bergeret lui-même », « Bergeret lui-même a quitté la place », « le général Bergeret lui-même a été arrêté », le « successeur du général Bergeret lui-même », etc., etc. Un journal explique que Bergeret ne monte pas à cheval, non pas, comme vous ou moi pourrions le croire, parce qu’un correcteur d’imprimerie n’a peut-être pas eu l’occasion d’apprendre le noble sport équestre, mais « par suite d’une infirmité qu’il ne serait pas généreux de dévoiler »… (or, nous le savons, ces messieurs sont pleins de générosité).
Certainement, Jules Bergeret n’était pas un militaire, et je vous laisse lire la notice du Maitron à son sujet.
Il s’est exilé à Londres avant de partir pour les États-Unis, il a été condamné à mort (par contumace…). Pendant ses quelques semaines londoniennes, il a publié trois numéros d’un hebdomadaire, Le 18 mars. Dans lequel j’ai apprécié de trouver cette information:
Dans les 8e, 9e et 1er arrondissements, les quartiers de l’ordre, où tout ce qu’on signalait comme républicain était impitoyablement passé par les armes, toutes les femmes arrêtées dans les maisons ont été conduites à la place Vendôme, déshabillées, violées et massacrées [note : Quoi qu’en aient dit les journaux de Versailles.] Ces faits, auxquels nous ne voulions pas croire et qu’on dirait empruntés aux souvenirs les plus barbares d’un autre âge, l’âge des routiers et des lansquenets, nous sont attestés par un soldat de l’armée de Versailles, témoin épouvanté de ces horreurs.
— que j’ai utilisée dans une partie sur les viols dans mon livre sur la Semaine sanglante. Et cette fois, personne de dira: « les viols, Bergeret lui-même en parle ». Puisque (presque) personne n’en parle…
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L’infirmité présumée de Jules Bergeret ne l’empêchait peut-être pas de monter à vélo, c’est du moins ce que croyait l’auteur, H. Nérac, de l’estampe de couverture, qui vient du musée Carnavalet.
Livres cités
Lissagaray (Prosper-Olivier), Histoire de la Commune de 1871, (édition de 1896), La Découverte (1990).
Audin (Michèle), La Semaine sanglante. Mai 1871, Légendes et comptes, Libertalia (2021).

