Suite des souvenirs de Maxime Lisbonne. L’épisode précédent est là. Les dates à l’intérieur du texte sont celles de la publication dans L’Ami du Peuple. Ce qui est en bleu m’es dû.
La Commune n’avait pas entière confiance à l’égard du délégué. Elle avait toujours devant les yeux l’exemple de Bonaparte au 18 Brumaire.
C’est un fait connu, et c’est la cause qui fit que Rossel ne trouva jamais dans le gouvernement le concours dévoué, aveugle qu’il espérait. Pour vaincre, il fallait que le délégué à la Guerre eût plein pouvoir.
Rossel croyait que pour sauver la révolution, l’arrestation qu’il voulait faire était nécessaire.
Dans cette occurrence, si mon avis avait pu prévaloir au sein d’une commission de la Commune, j’aurais conseillé qu’on laissât faire Rossel au point de vue militaire.
J’aurais sanctionné tous ses actes, et après avoir placé auprès de lui comme commissaires extraordinaires des hommes énergiques; tels que les citoyens Ranvier, Trinquet, Vermorel, Oudet, Urbain et Assi. Je les aurais formellement autorisés à brûler la cervelle au délégué à la moindre initiative en dehors des attributions militaires.
Le succès de notre cause eût été certain, car Rossel aurait été capable de vaincre Versailles, ou tout au moins pour y arriver de tenter l’impossible.
[Le manuscrit comporte deux notes de bas de page, qui ne sont pas dans le journal et que voici:]
(1) Rossel avait fermement l’intention d’exécuter ce plan. Après avoir convoqué les chefs de légion pour s’assurer du nombre de bataillons disponibles le lendemain matin à 5h au Champ-de-Mars. Dérision, quarante-deux bataillons seulement étaient réunis. 12 000 environ. Des bataillons étaient composés seulement de 200 hommes.
(2) Je puis affirmer que la 2e version est exacte. Rossel avait tâté lui-même quelques membres de la Commune, et s’était assuré du concours de deux généraux et de deux colonels.
Le 8 mai, je partis pour Issy, reprendre le commandement des corps francs, et fus chargé de la défense du couvent des Oiseaux.
Cette propriété des jésuites sous le siège avait déjà souffert et depuis était réduite presque à rien. Le mur qui fait face à la rue d’Issy était seul debout, des embrasures y avaient été pratiquées, quatre pièces de 7 et deux mitrailleuses y étaient en batterie.
Le fort d’Issy, l’église, les rues qui dominent le village, étaient au pouvoir des versaillais, et la distance qui nous séparait d’eux pouvait être évaluée à 200 mètres. Nous étions bombardée et fauchés littéralement. 150 hommes dans ce Parc tenaient tête ce bombardement.
La route qui monte à l’église était encore à nous, une barricade y était élevée afin d’empêcher que nous fussions tournés. Du côté de la Seine et derrière les Petits Ménages, un bataillon de gardes nationaux nous protégeait.
Ce combat terrible a duré depuis le matin jusqu’à 4 heures du soir, et les versaillais, plus en nombre que nous, protégés par le fort d’Issy, n’ont osé venir nous déloger de nos positions.
15 février 1885
Nous étions dans le couvent des Oiseaux, complètement à découvert. C’est à peine si l’on pouvait s’occuper de ramasser les blessés. Nos morts, superposés les uns sur les autres, servaient à boucher les brèches que les obus versaillais faisaient à nos embrasures.
Les caissons de munitions ne pouvaient plus être amenés près du Parc. Les obus du fort d’Issy venaient frapper les caissons, et les projectiles qui y étaient renfermés, éclataient à chaque instant.
Un enfant de 12 ans, malgré ces difficultés, réussit à nous en amener un.
La barricade du Séminaire était occupée et défendue par les Turcos de la Commune et quelques gardes nationaux. Un lieutenant de fédérés ceint de son écharpe de franc-maçon y trouva la mort.
La défense de cette barricade me préoccupait plus que toutes les autres. La route des Moulineaux y arrivait en plein, et si l’artillerie ennemie l’avait battue en brèche, il nous eût été impossible de maintenir notre position dans le couvent des Oiseaux.
Je ne crois pas qu’aux avant-postes il y ait eu un combat aussi terrible. Une poignée d’hommes ont tenu l’armée versaillaise en échec toute la journée.
On n’a jamais su officiellement quel avait été le nombre de nos morts et de nos blessés que tous les points où l’on se défendait. Mais ce que je peux affirmer, c’est que, sur 150 hommes des corps francs, improvisés quand il le fallait en artilleurs, 17 seulement restaient debout à 4 heures du soir.
Sur 12 cavaliers de la garde nationale qui, anciens artilleurs de l’armée, étaient venus se joindre à nous, 4 répondaient à l’appel.
Jamais je n’oublierai cette terrible journée ni le tableau déchirant qui me frappa les yeux quand l’action fut terminée.
Au milieu des cadavres, mes vingt et un héros, les larmes aux yeux, n’osaient ouvrir la bouche tellement ils étaient stupéfaits d’une pareille boucherie.
Un d’eux, le citoyen Ferray, déserteur (rouennais) que j’avais connu en Afrique, le fils d’un vieux démocrate, s’approcha et me dit d’une vois émue:
Voilà une journée qui coûte cher aux Républicains.
— C’est vrai, lui répondis-je, non moins ému.
Puisse leur mort être utile au maintien de notre chère République.
(À suivre)
*
J’ai déjà utilisé cette photographie de ce qui restait du fort d’Issy dans un des articles d’Alix Payen.