Voici la suite des souvenirs de Maxime Lisbonne. La Commune est vaincue (voir l’article précédent). Il lui reste sa blessure… et sa future condamnation. Comme dans les autres articles, les dates sont celles de la publication dans L’Ami du Peuple. Et ce qui est en bleu m’est dû.

5 avril 1885

Cependant, à une visite, il [Le médecin de l’hospice de Vincennes] ordonna de faire dans ma blessure des injections au perchlorure de fer, jusqu’à ce qu’elles fussent efficaces, c’est-à-dire jusqu’à ce que je gueule, — c’est l’expression que ce charcutier militaire employa.

L’infirmier exécuta l’ordonnance. (Toute la journée se passa ainsi.)

À sept heures du soir seulement les injections avaient pénétré dans la gangrène et comme l’avait dit la carabin, on m’entendit gueuler!

Le lendemain matin, à la visite, le misérable qui me soignais était heureux de ce résultat, aussi m’apprit-il qu’il espérait ma guérison.

Il ajoutait: J’étais décidé sans cela de tenter l’opération de la jambe qui n’apportait aucune chance de succès; par conséquent la mort! — C’est tout ce que tu mérites, canaille.

Quel beau médecin! où est-il? Il a peut-être oublié le proverbe:

Deux montagnes jamais!
Mais deux hommes!

J’ai continuellement été mal soigné.

Plusieurs médecins de l’hospice de Vincennes avaient demandé à ce que je fusse envoyé dans leur service, tellement ils étaient outrés de la conduite du garçon d’abattoir Chabert.

J’étais descendu tous les jours dans le jardin de l’hôpital, sur un matelas, pendant une heure, et gardé par deux lignards.

Je ne pouvais parler à personne. Il m’était même défendu de fumer. Et, si quelques camarades d’hôpital me passaient quelques cigarettes, ordre était donné aux factionnaires de me les enlever.

Les sœurs de l’hôpital de Vincennes, des bonnes garces, je le reconnais, m’ont parfaitement bien soigné. Elles espéraient profiter de mon état pour me faire avaler le pain à cacheter avant ma crevaison.

Le Dieu des communards veillait sur moi.

Après un mois de souffrances horribles aggravées par le manque de soins médicaux, je fus envoyé à Versailles.

Tous les médecins s’étaient opposés à mon départ, pensant que je n’arriverais pas à destination.

Mon terrible ami Chabert ordonna ma transportation.

Je fus remis entre les mains d’un agent de la sûreté, brigadier, et de deux autres, juché sur le siège d’une grande charrette non suspendue.

Le voyage dura cinq heures. Et si l’on pouvait retrouver des gens m’ayant rencontré sur la route, ils pourraient redire les hurlements que la souffrance me faisait pousser.

Un agent disait au public:

C’est un fauve à Pozon que nous ramenons dans sa cage.

[Arrivé à Vincennes le 4 juin, Maxime Lisbonne y a passé plus de quinze jours. Nous sommes donc maintenant au minimum le 20 juin.]

Arrivés à Versailles, on me conduisit à la Justice militaire, dont les bureaux étaient cour du Manège.
Il pleuvait à verse.
On attendit les ordres du colonel Gaillard, chef de la Justice militaire, actuellement attaché militaire à l’ambassade de Saint-Pétersbourg, et qui donne la main aux Russes pour aider à la persécution des nihilistes — surtout les femmes. [Je suppose que Maxime Lisbonne pensait à des exemples précis?]

Cette haine envers le sexe faible provient de l’aventure dont il fut le piteux héros en 1871, et qu’il est toujours bon de raconter:

Un fédéré lui avait été recommandé, afin qu’il s’arrangeât à le faire remettre en liberté.
Il ordonna à ce malheureux captif de lui envoyer sa femme à la première visite qu’elle viendrait lui faire.
Le mari se défiait de Gaillard qui avait déjà quelques sales aventures de paillardise à son actif.
Et au lieu de lui envoyer son épouse, il lui dépêcha Mlle Salvare, femme entretenue, jolie fille et intelligente, qui demeurait alors rue d’Antin, 9.

7 avril 1885

Elle consentit au sacrifice, c’est-à-dire coucher avec l’ignoble personnage qui, du reste, s’exécuta gracieusement lorsqu’il s’agit de remettre en liberté le communard prisonnier.

Sitôt libre, celui-ci fila sur Bruxelles avec sa véritable moitié, et écrivit au colonel Gaillard pour lui demander ses impressions amoureuses, et l’avertit que toutefois il ne pouvait se vanter d’avoir soldatesqué une honnête femme.

(À suivre)

*

Ce n’est pas à pied, comme ces prisonniers, que Maxime Lisbonne est arrivé à Versailles. Voici pourtant cette gravure parue dans Le Monde illustré le 3 juin 1871 et issue d’un dessin de Daniel Vierge (voir aussi l’autre dessin de Daniel Vierge en couverture de cet article plus ancien).