Voici la suite du récit de William Butler (toujours traduit pas moi, avec mes excuses pour les maladresses).

L’omnIbus de Versailles ressemblait à une fourmi à laquelle on coupe la route; la fourmi court jusqu’au barrage et fait demi-tour. Le bus faisait de même, roulant jusqu’au Point du Jour et en revenant. Je montai sur l’impériale de ce véhicule le lendemain matin. [Nous sommes maintenant le 26 mai.] Mon compagnon de rencontre ne vint pas. Nous arrivâmes au Point du Jour dans la matinée; le bus s’arrêta; je pris mon havresac et commençai à traverser le pont. Les sentinelles m’arrêtèrent. Un officier se montra; je présentai mon passeport. Il le lut, le tourna, secoua la tête et retourna dans son bureau. Je posai mon sac et m’assis dessus, le dos au rempart. Je pensais montrer ainsi que je me résignais à accepter l’autorité militaire et j’espérais attendrir l’esprit militaire, mais cela n’eut aucun effet. Une personne corpulente arriva de Paris, de l’autre côté du pont. On examina ses papiers; l’omnibus s’apprêtait à repartir vers Versailles, et il y allait. Je pris mon sac et remontai dans le bus avec déplaisir. Je m’adressai à l’homme corpulent dans le français le plus mauvais. Il me répondit dans l’anglais le meilleur. Nous nous approchâmes l’un de l’autre. Nous trouvâmes un lien dans une connaissance commune, un Français distingué qui avait vécu de nombreuses années en Irlande, M. le Comte de Jarnac. M. D’Arcy (car c’était le nom de mon compagnon) était orléaniste et vivait normalement à Londres. Il avait des sources d’information nombreuses et semblait pouvoir se rendre où il le désirait. Il venait de passer quelques jours à Paris et allait à Versailles pour une nuit. Une confidence en amena une autre. Il pensait pouvoir m’obtenir un laissez-passer pour entrer dans Paris le jour suivant; en attendant il n’avait nulle part où passer la prochaine nuit à Versailles. Je pensais que ma propriétaire de la veille pourrait s’arranger pour le loger. Nous dînâmes ensemble dans un café à Versailles, puis nous allâmes voir la grande avenue menant à Paris. C’était une soirée aussi glorieuse que la dernière semaine de mai peut en proposer. La foule se pressait dans les trois grandes avenues partant de l’espace devant le château. Toute sorte de rumeurs circulaient. Les « Rouges » tenaient toujours La Villette et les Buttes-Chaumont, mais le cordon de l’armée de Versailles les enserrait de plus en plus; un grand nombre de prisonniers communeux et beaucoup de canons et de mitrailleuses avaient été pris; les pertes en vies humaines était énormes; la destruction de la propriété pire encore. 
Nous vîmes alors du mouvement et de l’agitation plus bas dans l’avenue allant vers Paris. Des troupes avançaient sur la chaussée entre les ormes. Une vague de cris et de gesticulations les accompagnait. La tête de la colonne arriva bientôt à notre hauteur — chevaux et hommes de cavalerie amaigris et affamés; visages durs et sales; uniformes usés couverts de poussière. Derrière venait une grande bande éparse de communeux prisonniers, [ici je respecte autant que possible la traduction de Jaurès], hommes, femmes, enfants, en haillons, fiers, marqués de poudre, ruisselants de sueur; des gens comme je n’en avais jamais vus, comme jamais je n’en vis depuis; visages au dernier degré de l’épuisement, visages regardant avec dédain la populace hurlante des bourgeois, cette foule huant, qui courait d’un orme à un autre en jetant d’ignobles épithètes par dessus la tête des soldats. À la fin de cette lugubre colonne venaient les charrettes avec les blessés. Dans une d’elles était assise, le front levé, une femme au printemps de la vie; sa chevelure noire était répandue sur ses épaules, son visage olivâtre, une joue marquée d’une entaille, saignait, ses mains étaient liées derrière son dos; deux ou trois hommes blessés gisaient à ses pieds, frappés à mort, mais il aurait pu y avoir des milliers de morts autour d’elle sans que cela ait de l’importance. C’est son visage qui appelait et retenait le regard. Je n’ai jamais oublié le visage et l’aspect de cette fière, défiante et belle femme. La charrette et le reste passèrent, mais je la suivis des yeux pendant qu’elle était encore en vue, et bientôt elle se profilait, à distance sur le fond du grand château, pendant que l’affreux cortège continuait à défiler. 

Rassemblés là, encadrés, comme aucune plume n’aurait pu l’écrire, aucune peinture le peindre. Deux cents ans d’histoire de France, le grand roi de France, la cour sans vergogne, la ruine de la France. Et ainsi, jusqu’après le crépuscule, le courant continuait à couler: les dragons sales, mal montés, la lâche foule entassée sur les trottoirs, les masses épuisées marchant sur la chaussée. Tous les stades de l’âge humain et de la misère étaient représentés: des hommes de soixante-dix ans aux cheveux blancs, des vieilles femmes meurtries, des jeunes filles aux bras de jeunes gens à l’air sauvage — tous fatigués, affamés, tachés de sang — vaincus cette fois de l’éternelle lutte entre riches et pauvres, marchant dans la pénombre. Dans un livre de poche de ce temps, je trouve ces scènes résumées par quelques phrases courtes se terminant par ces mots: « Quel espoir? Quel espoir? » Puis, au verso je lis: « Partout autour de cette scène il y avait la beauté de l’été, l’odeur des feuilles et des fleurs, les poitrails de chevaux et les ormes ondulant dans la musique de mai, l’air était empli du chant et du gazouillis des oiseaux ». 
C’était la réponse éternelle à ma question. Si je ne l’ai pas entendue alors, je le sais maintenant. 

À suivre

*

Incroyable! Je n’ai pas trouvé d’image représentant les prisonniers communards arrivant sur l’avenue de Paris à Versailles! Je reproduis donc la très belle image de Daniel Vierge que j’ai déjà utilisée dans un article plus ancien. Ils y vont, mais n’y sont pas encore…

Livre

Butler (William Francis), An autobiography, Constable (London) (1911).