Dans La Semaine de Mai (p.108), on lit:

Un marchand de couleurs, nommé Tanguy, arrêté parce qu’il avait les mains noires, on crut qu’elles étaient noires de poudre : il reçut des coups de sabre, et ne doit la vie qu’aux soins de quelques fédérés arrêtés avec lui qui le portèrent à Versailles.

C’est une des informations que Camille Pelletan a reçues par courrier pendant qu’il publiait la série d’articles de La Justice dont le livre est issu. Il rend compte de celle-ci dans le numéro du 27 février 1880, en page 2. Quelques pages plus loin (p. 192 dans le livre, et dans ce qui est paru dans le journal le 5 mars), il écrit:

j’ai cité à Montmartre, un teinturier à qui la teinture dont ses mains étaient souillées avait coûté la vie.

Lorsque j’ai préparé l’édition de ce livre, je n’ai pas prêté attention au fait qu’il y avait quelques incohérences entre ces deux informations, marchand de couleurs / teinturier, porté à Versailles / coûté la vie, et j’ai mis un « Tanguy » dans l’index, renvoyant à ces deux pages.

Il y a quelque temps, mon ami Maxime Jourdan m’a demandé si c’était « exprès »… et, quelques minutes plus tard, j’apprenais que ce « Tanguy » tout court était le Père Tanguy, oui, celui dont un portrait par Van Gogh fait la couverture de cet article (il est au musée Rodin). Je vous laisse comparer l’art de Van Gogh avec le style de l’armée (le tableau date de 1887, le signalement de 1872): taille, 1,640 m, cheveux et sourcils châtains, front découvert, yeux gris, nez épaté, bouche moyenne, menton poilu, visage rond, teint ordinaire (et pas de signe particulier).
Maxime m’a indiqué la notice du Maitron, ainsi que deux articles sur le site des Amies de la Commune, ici et . Le premier de ces deux derniers affirme que Tanguy est allé au bagne (sans rien vérifier ni donner de source), le deuxième cite Émile Bernard:

il connut les pontons, la promiscuité, le manque d’air et de nourriture, il vit près de lui la maladie, la mort même

ce qui semble plus réaliste. Comme dans le Maitron, on y lit

Un ami, M. Jobé-Duval [sic, pour Jobbé-Duval], parvient à le faire gracier en 1873.

Mais voilà, Maxime Jourdan, assidu au SHD, avait dans sa besace le dossier en conseil de guerre de Julien Tanguy, sous forme de photographies qu’il a eu la gentillesse de m’envoyer (j’y ai déjà copié le signalement ci-dessus). La plupart des « informations » que j’ai répétées jusque là sont plus ou moins légèrement fausses. Voici, donc:

  • Julien François Tanguy, âgé de 46 ans (il est né le 28 juin 1825 à Plédran, dans les Côtes-du-Nord), marié et père d’une fille de 15 ans, habitait 10 rue Cortot, à Montmartre, et était concierge. Ce qui veut dire que sa femme était concierge. Marchand de couleurs, il n’a pas dû voir beaucoup de peintres durant le siège de Paris,
  • et d’ailleurs il était garde national au 61e bataillon, dans une compagnie sédentaire (c’était de son âge).
  • Il a été avec son bataillon à Asnières fin mars et au bas Meudon le 3 avril (il s’agit là de la sortie torrentielle),
  • puis son bataillon a participé à la défense de Montmartre les 21, 22 et 23 mai.
  • Il a été arrêté rue du Mont-Cenis le 23 mai vers midi, alors qu’il rentrait chez lui après la prise de Montmartre par l’armée versaillaise.

Rien dans le dossier n’indique, ni qu’il ait eu les mains noires, ni qu’il ait reçu des coups de sabre. Il semble qu’il avait réussi à quitter son uniforme mais qu’il avait son fusil avec lui — un fusil à tabatière, a-t-il précisé.
Il a été emmené à Versailles, interrogé à Satory le 26 mai. Il a été à nouveau interrogé le 5 septembre (toujours 1871), il était alors sur le ponton L’Yonne en rade de Brest.

Il a enfin été jugé le 25 mai 1872 par le 4e conseil de guerre siégeant à Versailles, qui l’a déclaré

coupable d’avoir, en 1871, à Paris, dans un mouvement insurrectionnel, détenu sans y être légalement autorisé, une arme de guerre.
À la majorité, le conseil reconnaît des circonstances atténuantes en faveur de Tanguy.
En conséquence, ledit conseil condamne à l’unanimité ledit Tanguy susqualifié à la peine de un an de prison et deux ans de surveillance de la haute police en vertu des articles 3 de la loi du 24 mai 1834, 463 du code pénal et 267 du code de justice militaire.

Donc, un an de prison en 1872, dont il sort en 1873 — sans avoir besoin de Jobbé-Duval, dont on ne voit pas bien pourquoi il aurait eu très bonne presse aux yeux des autorités susceptibles de le gracier. Le dossier ne contient d’ailleurs aucune information en ce sens — ce que ces dossiers comportent, en cas de grâce ou de remise de peine. La grâce est une légende…
Les circonstances atténuantes ne sont pas explicitées, il semble pourtant à peu près clair que ce marchand de couleurs de 46 ans n’était pas un dangereux révolutionnaire… Le dossier contient d’ailleurs plusieurs fois la remarque que Tanguy n’est pas très intelligent (ce qui ne veut pas dire qu’il ne l’était pas…). J’ajoute une information: le dossier contient la déposition d’un témoin censé être « à charge », le propriétaire de l’immeuble dont les Tanguy étaient concierges, et son témoignage serait plutôt… à décharge.

Bon, il ne nous reste plus qu’à admirer les estampes japonaises derrière le « Père Tanguy » de Van Gogh (en attendant qu’il y ait un peu moins de queue au musée d’Orsay), à ajouter la cote du dossier au Service historique de la Défense, 8J/23, 521, et à remercier Maxime Jourdan pour toutes ces informations. Le livre cité est

Pelletan (Camille)La Semaine de Mai, présentation et notes de Michèle Audin, Libertalia (2022).