Laissez-moi vous raconter une histoire, avec son enchaînement d’arnaques, de truandages et, conclusion inattendue, les histoires de sept inconnus.
Commençons par le cimetière.
Lorsque j’ai écrit mon livre sur la Semaine sanglante, j’ai utilisé, avec précautions, les registres d’inhumation des cimetières parisiens, disponibles en ligne sur le site des archives de Paris. Si j’avais trouvé les registres de Montmartre et de Montparnasse assez crédibles, j’avais exprimé plus que des doutes sur celui du Père-Lachaise. Quant à celui de Charonne… j’étais concentrée sur les plus de sept cents inconnus déposés dans ce cimetière, dont les pompes funèbres avaient gardé la trace et dont on n’a retrouvé les restes que vingt ans plus tard… et je m’étais contentée de noter
Le registre ne comporte que, le 29 mai, 2 corps inconnus.
C’était de la naïveté de ma part, pour ne pas dire de la pure bêtise. Voici cette ligne:
Évidemment, cela saute aux yeux, cette ligne a été ajoutée postérieurement à l’écriture des autres lignes du registre — et d’une écriture différente. J’aurais dû me poser des questions. Je ne l’ai pas fait. Et pourtant, j’avais déjà les réponses. Sans le savoir.
C’est ce que je vais raconter maintenant.
Et pour commencer, le banquier.
L’histoire commence dans les années 1860, avec l’expédition française au Mexique. Beaucoup de raisons à cette expédition — on dit « expédition » comme on dit « événements » — soyons clairs, il s’agit bien d’une guerre. Dans le but de mettre en place un pouvoir favorable aux intérêts du second empire et donc, forcément, de décider à la place des Mexicains ce qui est bon pour eux.
Qui dit intérêts dit banquiers. Déjà sous le second empire. Je vais me contenter d’un seul d’entre eux, Jean-Baptiste Jecker, dont les intérêts peuvent être considérés comme une source de cette « expédition ». Qui causa la mort de nombreux Mexicains et de presque 7 000 soldats français, ce qui n’est pas rien, même si c’est très en-dessous de ce qui s’est fait, ensuite, en 1870-71, en 1914-18, en 1939-45 — je laisse les années 2000 aux compteurs de l’avenir, s’il y en a un (avenir). Les manipulations financières de Jecker étaient connues de tous, d’autant que la presse (d’opposition) en avait parlé jusqu’à la fin de l’empire.
L’histoire se continue en 1871 (bien, sûr).
Pendant la Commune, ce monsieur habite le neuvième arrondissement. C’est seulement au début mai qu’il se dit qu’il serait peut-être prudent de quitter Paris, et c’est seulement le 10 mai qu’il se rend à la préfecture de police pour demander un passeport — sous un faux nom, alors qu’il a des papiers à son (vrai) nom sur lui. Pas très futé, le banquier ! Bref, il est arrêté le 10 mai.
Il est ensuite traité comme un otage, il échappe de justesse à l’exécution dans la cour de la Roquette le 24 mai — si je comprends bien, on lui préfère pour cela l’abbé Deguerry, confesseur de l’impératrice — mais il finit par être fusillé, pas le 25 mai comme croit savoir Ducamp, pas non plus dans un coin de la prison de la Roquette, comme le dit un autre, mais le 26 mai, tôt le matin, près du parc d’artillerie des Partants, à Ménilmontant.
Laissez là cette charogne,
voilà son oraison funèbre, d’après ses exécuteurs même (selon Maxime Vuillaume).
Fusillé, et on n’en parle plus.
Deux mois plus tard, et précisément le 28 juillet, on lit dans La France :
Le corps de M. Jecker, fusillé comme otage de la Commune, avait été vainement recherché à la première heure par ses amis, désireux de le soustraire à la fosse où ses malheureux compagnons de captivité avaient été enfouis. La famille de M. Jecker a pu enfin retrouver le cadavre mutilé de son chef, qui, transporté â la Morgue, a été conduit de là à sa dernière demeure par un cortège d’amis.
Ha! ha! Eh bien, la suite au prochain épisode!
Livres cités
Audin (Michèle), La Semaine sanglante. Mai 1871, Légendes et comptes, Libertalia (2021),
Vuillaume (Maxime), Mes Cahiers rouges, édition intégrale inédite présentée, établie et annotée par Maxime Jourdan, La Découverte (2011).
