23Voici ce que Victorine Brocher raconte de l’histoire du drapeau des Défenseurs de la République. Ils partent pour le Champ-de-Mars le 25 avril à minuit,

au moment du départ, quelques membres de la Commune vinrent nous remettre notre drapeau, sur lequel était inscrit en lettres dorées : « Défenseurs de la République ».

Armés, ils se dirigent vers Issy. Le 30, dans le parc d’Issy, le drapeau est arboré,

déjà percé par deux balles, il y resta jusqu’à la fin du combat; en le plaçant, deux officiers furent tués.

Il est bientôt

à nouveau percé de trois balles.

La lutte est terrible

trois fois notre drapeau tomba; la troisième fois il se releva et cette troisième fois il fut vainqueur.

Le 4 mai, le bataillon quitte Issy et retourne à Paris. Il défile

notre drapeau en tête, percé par plusieurs balles et entouré d’un crêpe noir en signe de deuil, notre tristesse enthousiasma la foule, dans les rues, sur les boulevards et particulièrement dans la rue de Rivoli, on nous jeta des fleurs et des branches de feuillage. 

Les 20 et 21 mai, les morts du bataullon sont déposés au parvis de Notre-Dame. Puis ce sont les obsèques,

Le drapeau des défenseurs de la République suivait le cortège, il y avait des morts de plusieurs sections; celles-ci avaient aussi leurs drapeaux.

Puis c’est la Semaine sanglante. Le 25 mai,

nous n’avions plus qu’un capitaine, quelques sous- officiers comme chefs, c’était tout. Ce capitaine nommé Milliet prit la direction et me remit le drapeau que nous avions gardé le 20 mai, lors de l’enterrement de nos amis, un sous-officier m’accompagna et nous partîmes.

Voici Victorine place de la Bastille,

Nous cherchions à rallier quelques amis sur la place. L’idée me vint de hisser notre drapeau sur le sommet de la barricade du centre pour les rappeler à nous.
Sur la barricade, je m’empressai de faire flotter notre drapeau; un de mes amis voulut me suivre, entendit un bruit sourd se diriger de mon côté ; il voulut pour m’éviter la balle fatale qui devait m’atteindre me tirer de côté, ouvrit les lèvres pour me dire : « V…! » La balle lui coupa la parole, pénétra par la bouche, il fut foudroyé. Nos ennemis visaient le drapeau que j’avais hissé, je puis dire : il est mort à ma place.
Quelques amis et moi, nous détachâmes notre drapeau de sa hampe pour couvrir notre ami, nous demandâmes à un marchand de nous procurer un brancard, ce qu’il fit; nous conduisîmes alors notre héros à l’amphithéâtre des Quinze-Vingts.

Comme tous les communards continuant le combat, elle se retrouve à Belleville

Chemin faisant, nous rencontrâmes une dizaine des nôtres que nous n’avions pas revus depuis Passy, nous étions contents de nous retrouver; ils étaient heureux de revoir notre drapeau.
Notre drapeau en tête, nous nous groupons pour le combat suprême ; il y avait des épaves de tous les bataillons et quelques membres de la Commune que je ne connaissais pas alors. 

Et puis c’est fini. Un de ses camarades lui dit

mettez en sûreté notre drapeau, brûlez-le plutôt que de le laisser prendre aux versaillais; si vous parvenez à fuir, gardez-le comme un trésor, et qu’il soit encore une fois à la tête des défenseurs du droit pour l’humanité, au cas où une révolution nouvelle surviendrait.

Elle l’enroule autour d’elle. Elle est arrêtée et fouillée,

J’avais une peur bleue qu’il me fouillât davantage et qu’il découvrît mon drapeau et mon poignard. J’eus l’intention, le cas échéant, de les défendre chère- ment, à ce moment-là j’aurais tout osé. C’était la seule chose qui me restait à perdre.

Plus tard,

je me souviens de mon cher drapeau et de mon poignard, l’un gardant l’autre. Je ne voulais pas les abandonner. Pour la première fois depuis de longs mois, je me suis mise à pleurer.
Le brûler, cela me semblait un crime, et pourtant, en réfléchissant, je me suis décidée. Je défais mon drapeau qui était enroulé autour de ma poitrine. Je me souvins du premier jour où il nous fut remis, frais et brillant, avec son inscription en lettres dorées : « Défenseurs de la République »; comme nous étions enthousiastes ce jour-là.
Je me souvins des luttes que nous avions soutenues à l’ombre de ses plis flottants au vent lorsqu’il reçut les cinq premières balles, ses glorieuses blessures ranimaient notre courage. Je me souvins de nos luttes. Neuilly, Issy, La Muette, Passy, puis enfin dans Paris lorsqu’il me fut confié par les camarades. À la Bastille, comme nous l’avons défendu, notre cher drapeau ! puis dans notre parcours, jusqu’à la rue Haxo. Que de héros morts en le contemplant! Maintenant, c’est moi qui dois le brûler !

À suivre

*

Le livre cité est, bien sûr

Brocher (Victorine), Souvenirs d’une morte vivante Une femme dans la Commune de 1871, Libertalia (2017).