Dans cette nouvelle série d’articles, je vais vous raconter un peu de l’histoire d’Alexis Trinquet.
Il a commencé par naître, évidemment, et ceci s’est passé à Valenciennes le 5 août 1835.
De son acte de naissance, nous apprenons que son père était plafonneur et qu’il avait « environ 25 ans », ce qui laisse sous-entendre qu’il ne connaissait pas sa date de naissance — en tout cas, il savait signer son nom. Il avait donc « environ » 29 ans quand il est mort, le 23 mars 1839, toujours à Valenciennes.
Le petit Alexis Louis n’avait pas encore 4 ans.
À la mort de son mari, Augustine Mangez, sa mère, dont je n’ai vu la profession sur aucun acte, avait 26 ans, trois petits garçons, Alexis, l’aîné, mais aussi Julien Joseph, né le 5 juin 1837 et Placide Charles, né le 10 mai 1839 — un fils posthume, donc. C’est une sage-femme qui a déclaré la naissance de ce bébé. Elle était accompagnée du grand-père des petits garçons, ainsi l’acte de naissance nous apprend que ce grand-père était, comme son fils, plafonneur.
Si j’en crois la préface de Dans l’enfer du bagne, la famille est arrivée à Paris en 1849. Peut-être parce que la grande ville attire les pauvres. Ou pour une autre raison. La même préface dit qu’Alexis et sa mère se sont installés à Belleville. Si c’est vrai, ça n’a pas été pour très longtemps, puisque, en 1856, Alexis Trinquet habitait rue Grégoire de Tours et sa mère rue du Four (dans ce qui est aujourd’hui le sixième arrondissement). Il a dit avoir fait ses premières armes sur les barricades lors du coup d’état de décembre 1851, il n’avais alors que seize ans et demi si je compte bien. Dans quel quartier étaient ces — ses — barricades, nous ne le savons pas non plus.
Même si les archives du bagne, qui se sont intéressées à lui plus tard, le disent célibataire, il a épousé, à la « mairie du Luxembourg », Adélaïde Depernet, qui avait 18 ans, était brodeuse, et vivait dans la même rue que lui. C’est ainsi que je sais où il habitait en 1856 — par chance, une version de leur acte de mariage est conservée, qui nous apprend aussi que la mère d’Alexis Trinquet s’était remariée avec Pierre François Hamard, un cordonnier qui, le jour de ce mariage, avait 38 ans et était le premier témoin d’Alexis. Sa profession, qui est celle qu’exerçait Alexis, et le fait qu’il était témoin, semblent indiquer une vie familiale normale — je ne sais pas si Augustine et Pierre François ont fait d’autres petits frères et sœurs à Alexis. On a remarqué qu’Alexis n’était âgé que de 21 ans, de sorte que ses frères étaient trop jeunes pour pouvoir lui servir de témoins, ainsi l’acte de mariage d’Alexis et Adélaïde ne nous apprend rien sur ses frères.
Il est remarquable que l’épouse d’Alexis Trinquet ne soit pas nommée dans la notice du Maitron, qui, en tout cas encore en août 2024, nous dit qu’elle travaille avec lui, qu’ils ont un fils… mais elle n’existe pas — la mère d’Alexis non plus, d’ailleurs.
Comme le jeune Alexis se marie, il est temps de le décrire. Je peux commencer par un florilège de descriptions parues dans la presse quelques années plus tard, le racisme social à son apogée, « la tête carrée d’un véritable cordonnier » (La Liberté, 9 août 1871), « physionomie commune, regard bas, le type de l’homme grossier » (La Presse, 9 août 1871), « vulgarité lourde et cruelle » (La Presse, 12 août 1871), « son front bas, son œil rond et fixe et sa posture de fauve » (La Presse, 13 août 1871, on ne s’en lasse pas), « il n’est pas beau et n’a pas l’air bon ; une face ramassée, aplatie, la mâchoire est lourde, longue, très forte. Les os énormes, les muscles fatigués, gonflés, épaissis. L’œil très enfoncé est gris, petit, méchant. Cheveux, barbe, châtains clair, blond si vous voulez. L’aspect général : un menuisier rageur » (Paris-Journal, 17 août 1871)… Heureusement, il existe une photographie de lui, et aussi un signalement dans son dossier aux archives du bagne — les signalements policiers ajoutent un peu de couleur aux photographies noir et blanc. Son ami Gaston Da Costa l’a décrit, lui aussi. « Petit homme trapu », dit-il. En effet, il mesurait 1,59 m, ce qui était moins petit à l’époque qu’aujourd’hui, et c’était bien un enfant du nord, avec ses cheveux blond foncé et ses yeux gris, « avec des reflets bleutés », dit Da Costa (La Commune vécue, vol.3, p.207).
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J’ai utilisé, outres les livres cités ci-dessous, l’état civil (archives départementales du Nord, où est copié l’acte qui sert de couverture à cet article, archives de Paris), les archives des bagnes (en ligne aux archives nationales de l’Outre mer), le Maitron en ligne.
Livres cités
Trinquet (Alexis), Dans l’enfer du bagne, texte présenté par Bruno Fuligni, Les Arènes (2013).
Da Costa (Gaston), La Commune vécue (trois volumes), Ancienne Maison Quantin (1903-1905).
