Suite de l’article précédent. Alexis Trinquet, bagnard, est à Toulon.
La force intérieure et la droiture d’Alexis Trinquet ont énervé beaucoup de ces jeanfoutres de journalistes, qui ne se sont pas contentés de dénigrer son allure. Les mensonges et calomnies n’ont pas été inventées par la presse du vingt et unième siècle… On a ainsi pu lire dans Paris-Journal (le 27 septembre):

On nous assure, — et la personne de qui nous tenons ce renseignement est à même d’être parfaitement informée, — que Trinquet a adressé à M. Dufaure, ayant son départ pour le bagne, une lettre pleine de révélations.
Des arrestations assez nombreuses en auraient été la conséquence.
C’est sous réserves que nous enregistrons cette nouvelle. La lettre en question n’a donné lieu, du reste, à aucune demande d’explications verbales, et il n’est pas question de ramener Trinquet de Toulon pour en donner.

Sans suite… évidemment !

Il est embarqué sur le Jura et quitte Toulon le 16 novembre. Par le canal de Suez, le bateau arrive à l’Île Nou le 16 avril 1872. Alexis Trinquet devient le n° 3328.
Pendant ce temps, le patron de son fils le renvoie, comme celui-ci l’écrit dans une lettre publiée par le journal La Constitution le 19 décembre 1871 et que reprend une partie de la presse :

J’étais apprenti compositeur [typographe] chez M. X…, lorsque mon père, le citoyen Trinquet, fut nommé membre de la Commune, et pendant toute la durée de son mandat, je ne fis rien à M X…, qni pût lui causer des désagréments. Après la prise de Paris par les troupes (je n’avais plus qu’un an d’apprentissage), je retournai à mon atelier pour travailler; mais on me dit qu’il fallait que je parle à M. X… J’allai trouver ce monsieur, qui me dit :

Mon ami, c’est fâcheux ; si ton père était mort, je te reprendrais; mais, comme il ne l’est pas, je ne peux pas te reprendre : cela pourrait me causer des désagréments.

Voilà ce que cet homme m’a dit, à moi qui suis un enfant de quatorze ans et demi, et qui non seulement ai la douleur de voir mon père au bague, mais encore celle de rester sur les bras de ma pauvre mère.
Trinquet fils. 

Le garde-chiourme qui a rempli la fiche sur Alexis Trinquet que nous lisons aujourd’hui aux archives des bagnes a rempli la case « Instruction » par

Sait lire et écrire.

Je ne résiste pas au plaisir de signaler qu’il y avait aussi une case « Renseignements sur sa conduite, son caractère, ses moyens d’existence avant sa condamnation », que ce même garde-chiourme a complété en

Catholique, sans fortune

— il est douteux qu’Alexis Trinquet, qui semble avoir refusé de faire baptiser son fils, élevé d’ailleurs comme libre penseur, ait déclaré être catholique — d’autres communards, peut-être plus virulents dans leur expression, ont été qualifiés, sur ces mêmes fiches, d’« idolâtres ».

Mais revenons à l’instruction. L’article du Toulonnais, dont j’ai déjà cité une phrase dans l’article précédent, se continuait par

Il est facile de voir que cet homme est richement doué sous le rapport du calme et de l’énergie; ce n’est pas une nature abrutie, il écrit même avec facilité et s’exprime avec une modération et une pureté de style à laquelle on était loin de s’attendre.

À suivre

*

J’ai déjà utilisé cette image du « ferrement », sans doute due à Maxime Lisbonne, qui représente, assez symboliquement Gustave Maroteau (ferré) et Maxime Lisbonne (debout, avec les béquilles). Je l’ai dit alors, c’est une œuvre d’imagination. La revoici, c’est le bagne aussi pour Alexis Trinquet.