Il y a quelques années, j’ai fait la connaissance d’un historien (dix-neuviémiste), nous avons échangé quelques paroles polies et gentilles, il m’a demandé où j’habitais,
— Faubourg Antoine, ai-je répondu
— Ah ! La barricade Affre ?
— Non, la barricade Baudin.
Répondre avec précision dans une grande connivence avec un presque inconnu… J’ai été, je suis toujours, enchantée de cet échange.
J’habite là — mais aussi, souvent, à Strasbourg — depuis 1980. J’y suis arrivée par hasard, je ne savais rien des lieux, j’ai appris petit à petit — et ce n’est pas par hasard que je suis restée : c’est en m’appropriant l’histoire de ces lieux que je suis devenue « d’ici ».
Bien entendu, en 1980, je n’avais jamais entendu parler d’Affre. Pas davantage de Baudin, dont pourtant le nom m’était familier, pas tant parce qu’il contient le mien que parce que j’avais vécu naguère dans une ville comportant un important « boulevard Baudin » — mais j’ignore de quel Baudin ce boulevard portait le nom. Il y avait (et il y a toujours) dans ce qui est devenu mon nouveau quartier, avenue Ledru-Rollin, un « hôtel Baudin », en un lieu que je sais maintenant être un peu impropre. Il y a aussi une plaque, dans un endroit plus approprié, au 151 rue du Faubourg-Saint-Antoine, au coin de la rue Trousseau, mais assez haut, de sorte que je ne l’ai découverte qu’assez récemment (en 2018) et encore, parce qu’un ami me l’avait signalée. J’ai d’ailleurs écrit un article sur les plaques du faubourg sur ce blog, où je l’ai mentionnée j’ai fait la photographie de couverture à cette occasion) — il s’agissait de l’inauguration d’un passage Marie Rogissart.
Dans cette série d’articles, je vais raconter avec un peu de précision l’histoire de la présence de Baudin dans ce faubourg. Jusqu’à nos jours. Cette histoire commence avant la Commune, elle la survole mais n’y est pas étrangère, elle trouve donc naturellement sa place sur ce site.
Pour commencer, prenons le faubourg depuis la Bastille. J’y reviendrai, mais j’aime beaucoup la courbe charmante — je n’y pense jamais en d’autres termes — du faubourg. Les redessinateurs de ville du dix-neuvième siècle n’ont pas eu le temps de le transformer en artère rectiligne, comme ils l’avaient fait de la « rue-Saint-Antoine-rue-de-Rivoli » (avant même Haussmann). Un peu de naturel pour ce qui est quand même un morceau de la prétendue « perspective historique » (la preuve : les avions des défilés du 14 juillet défilent jusqu’à chez nous !).
C’est ici, au début, que se trouvait la « barricade Affre », c’est-à-dire celle sur laquelle Denys Affre, qui était alors archevêque de Paris, a été tué, le 27 juin 1848. On dit qu’il y avait, pendant ces journées de l’insurrection ouvrière de juin 1848, soixante-deux barricades sur le faubourg, j’ai compté que cela faisait une tous les trente mètres environ. L’archevêque, venu de sa cathédrale pour prêcher la concorde, s’est arrêté à la première, et c’est là qu’il a été atteint d’une balle dans le dos et qui donc n’avait pas été tirée de la barricade. On comprend que les autorités n’aient pas ressenti le besoin d’éclaircir cette histoire.
Cette « barricade Affre » est aussi celle que Victor Hugo appelle « la Charybde du Faubourg-Saint-Antoine » au début du livre V des Misérables. Je précise les dates. Le livre est paru en 1862. La barricade dont il y est question, celle sur laquelle meurent Enjolras et Gavroche, date de 1832 (5 juin 1832, funérailles du général Lamarck). L’auteur s’y autorise une longue digression sur deux barricades de juin 1848, l’autre, Scylla, était au faubourg du Temple, à l’autre « bout » du onzième actuel. Lui-même, l’auteur, a participé à la répression de cette insurrection prolétarienne, je dis bien à la répression, et il faut lire cette digression comme une sorte de mea culpa de sa part, quatorze ans après. Il s’y intéresse aux deux hommes qui ont édifié ces barricades (dans une optique où un homme édifie une barricade, tout seul, mais passons). Je n’insiste pas sur l’antagonisme entre ces deux hommes, dont l’un a ensuite tué l’autre en duel, lisez Les Misérables et, sur ce point particulier, je signale le livre récent Jusqu’à ce que mort s’ensuive d’Olivier Rollin. Celui du Faubourg-Saint-Antoine était Frédéric Cournet, le père du Frédéric Cournet de la Commune, et qui fait aussi, nous allons le voir, de la figuration dans l’histoire de la barricade Baudin…
et donc dans les articles qui suivent!
Livres cités
Hugo (Victor), Les Misérables, Bouquins (1995).
Rolin (Olivier), Jusqu’à ce que mort s’ensuive, Gallimard (2024).