Voici donc comment Victor Hugo raconte la mort de Baudin. Je cite toujours Histoire d’un crime. Toujours en vert.

Plusieurs des acteurs se retrouvent au lieu du rendez-vous (le café Roysin, voir l’article précédent), ils voient passer leurs collègues représentants prisonniers dans des voitures cellulaires.

Cournet s’adressa aux passants : — Citoyens, s’écria-t-il, ce sont vos représentants qu’on emmène ! Vous venez de les voir passer dans les voitures des malfaiteurs ! Bonaparte les arrête contrairement à toutes les lois. Délivrons-les ! Aux armes !
Un groupe s’était formé d’hommes en blouse et d’ouvriers qui allaient à leur travail. Un cri partit du groupe :
— Vive la République ! et quelques hommes s’élancèrent vers la voiture. La voiture et les lanciers prirent le galop.
— Aux armes ! répéta Cournet.
— Aux armes ! reprirent les hommes du peuple.
Il y eut un instant d’élan. Qui sait ce qui eût pu arriver ? C’eût été une chose étrange que la première barricade contre le coup d’État eût été faite avec cet omnibus, et qu’après avoir servi au crime, il servît au châtiment. Mais au moment où le peuple se ruait sur la voiture, on vit plusieurs des représentants prisonniers qu’elle contenait faire des deux mains signe de s’abstenir. – Eh ! dit un ouvrier, ils ne veulent pas !
Un deuxième reprit : – Ils ne veulent pas de la liberté !
Un autre ajouta : – Ils n’en voulaient pas pour nous ; ils n’en veulent pas pour eux.

Ils arrivent au café Roysin, s’installent dans une grande salle, pendant que d’autres représentants arrivent (il est huit heures).

Baudin serrait la main de tous avec effusion, mais ne parlait pas. Il était pensif. – Qu’avez-vous, Baudin ? lui demanda Aubry (du Nord). Est-ce que vous êtes triste ? – Moi, dit Baudin en relevant la tête, je n’ai jamais été plus content !

[…]

Baudin avait sur lui une copie de la proclamation que je lui avais dictée la veille. Cournet la déplia et la lut. – Faisons-la tout de suite afficher dans le faubourg, dit-il. Il faut que le peuple sache que Louis Bonaparte est hors la loi. – Un ouvrier lithographe, qui était là, s’offrit à l’imprimer sur-le-champ. Tous les représentants présents la signèrent, et ils ajoutèrent mon nom à leurs signatures.

[…]

Plusieurs des représentants déjà arrivés n’avaient pas d’écharpe. On en fit à la hâte quelques-unes dans une maison voisine avec des bandes de calicot rouge, blanc et bleu, et on les leur apporta. Baudin et de Flotte furent de ceux qui se revêtirent de ces écharpes improvisées.

Ici, beaucoup plus de tricolore que l’on en voit dans le tableau de Pichio, que j’utilise comme couverture de cet article (et que j’ai déjà utilisé précédemment).
Baudin veut attendre que tout me monde soit là, d’autres pas.

Le faubourg n’attend que la vue de vos écharpes pour se soulever. Vous êtes peu nombreux, mais on sait que vos amis vont venir vous rejoindre. Cela suffit. Commencez.

Schoelcher propose de sortir, mais ils n’ont pas d’armes, alors il propose de désarmer le poste le plus proche. Ils sortent, quinze ou vingt hommes du peuple derrière eux.

La sympathie était partout, mais nulle part l’insurrection.

Le poste de la rue de Montreuil se laisse désarmer. Les armes (quinze fusils) sont distribuées. C’est peu. Il y a un autre poste au marché Lenoir.

— Maintenant, cria de Flotte, nous avons trente fusils, cherchons un coin de rue et faisons une barricade.

Ils arrivent au carrefour des rues Sainte-Marguerite et de Cotte, arrêtent une charrette de paysan chargée de fumier, une charrette de laitière, une voiture de boulanger, un omnibus, que l’on renverse, ce qui ne suffit pas tout à fait à barrer le Faubourg, et laisse les trottoirs libres.

Deux compagnies arrivaient de la Bastille au pas de course par le faubourg, échelonnées par pelotons de distance en distance et barrant toute la rue.

— Citoyens, cria Schœlcher, ne tirez pas un coup de fusil. Quand l’armée et les faubourgs se battent, c’est le sang du peuple qui coule des deux côtés. Laissez-nous d’abord parler aux soldats.

C’est alors que quelques hommes en blouse, de ceux que le 10 décembre avait embrigadés, dit Hugo, crient

À bas les vingt-cinq francs !
et que Baudin, debout sur la barricade,
— Vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs !

Pour nous rapprocher de l’histoire de la Commune, rappelons que nous avons vu Gustave Maroteau faire allusion à cette histoire de 25 francs le 7 avril 1871.

Schœlcher fait signe au premier peloton d’arrêter, le capitaine fait non avec son épée. Schoelcher et d’autres descendent de la barricade.

Sept représentants du peuple, sans autre arme que leurs écharpes, c’est-à-dire majestueusement revêtus de la loi et du droit, s’avancèrent dans la rue hors de la barricade, et marchèrent droit aux soldats, qui les attendaient le fusil en joue.

[…]

Baudin, toujours debout sur l’omnibus renversé, dépassait la barricade de la moitié du corps.

Schoelcher interpelle les soldats, s’ensuit une discussion, le capitaine ne connaît que sa consigne, dit-il, et il menace de tirer. Même chose avec un supérieur.

Les sept représentants virent arriver les bayonnettes à leurs poitrines sans un mot, sans un geste, sans un pas en arrière. Mais l’hésitation, qui n’était pas dans leur âme, était dans le cœur des soldats. 

qui donc détournent un peu leurs bayonnettes. Cela semble pouvoir s’arranger.

Cependant, à la barricade on s’inquiétait, et, les voyant enveloppés et voulant les secourir, on tira un coup de fusil.

Un soldat est tué. L’assaut est donné, la barticade emportée, Baudin tué.

Il était resté debout à sa place de combat sur l’omnibus. Trois balles l’atteignirent. Une le frappa de bas en haut à l’œil droit et pénétra dans le cerveau. Il tomba. Il ne reprit pas connaissance. Une demi-heure après il était mort. On porta son cadavre à l’hôpital Sainte-Marguerite.

L’histoire ne s’arrête pas à cette mort.

À suivre, donc.

Livre cité

Hugo (Victor), Histoire d’un crime, C. Lévy (1877).