Voici l’article d’Eugène Varlin annoncé précédemment. Paru dans La Tribune ouvrière du 18 juin 1865.

Musique

Dimanche dernier [le 11 juin 1865], la société chorale Armand Chevé donnait un concert dans la salle de la Société d’horticulture, pour faire entendre les chœurs qui lui ont valu les premiers prix aux concours orphéoniques du Mans (30 avril) et de Coulommiers (7 mai). Elle y ajoutait, selon son usage, quelques exercices pour montrer ce qu’il est possible de faire avec la musique en chiffres.

La plupart des sociétés chorales de Paris avaient été invitées à se faire représenter à ce concert. C’est que la société Armand Chevé n’a pas seulement en vue la gloriole de gagner des médailles ; son ambition est plus noble et plus sérieuse que cela : elle veut faire triompher une méthode qui permettra aux masses d’apprendre à lire et à chanter la musique, afin qu’elles n’aient plus besoin de recourir au serinage, comme cela se fait tant aujourd’hui. Pour que la musique soit un art et un agrément, il faut que le chanteur ne soit pas transformé en un perroquet à qui l’on répète vingt fois, cent fois, jusqu’à ce qu’il le sache, un fragment d’air, après quoi, et par le même système, on lui fait apprendre le fragment suivant.

Le concert a commencé par Embarque ! Matelots, chœur à voix d’hommes et de femmes d’Edmond Membrée, et Sur l’eau, voix d’hommes, de Gevaert, qui ont été chantés avec le fini d’exécution de chœurs couronnés aux concours.

M. Armand Chevé a ensuite fait faire, au tableau, des exercices d’intonation improvisée, avec rythme et modulation, dans tous les tons, cela avec une telle précipitation, qu’il était à peine possible de suivre la baguette des yeux. Rien que cet exercice laisse bien en arrière la notation usuelle, qu’un ténor ne peut pas lire lorsqu’il a la clé de basse, et avec laquelle on ne peut changer de ton sans changer d’armure ou prendre un surcroît de signes, bécarres, bémols ou dièses, qui rendent la musique illisible.

Ici, point de clé, point d’armure ; ce qui est mi, pour le soprano, l’est également pour le ténor et la basse. Point de bécarres : ce qui n’est ni diésé ni bémolisé est naturel.

M. Armand Chevé a fait continuer par des exercices d’harmonie nuancée, exercices à peu près semblables aux précédents, avec l’harmonie et les nuances en plus.

Ensuite on a chanté : Ouslischi Bojé Glass Moi (langue slave), chœur à voix d’hommes et de femmes, de Bortnianski. L’exécution de ce morceau a été remarquable : les solistes et les chœurs sont rentrés alternativement avec une grande justesse et une grande précision. Puis M. Giraudet, l’un des solistes de la Société a chanté l’air de Caron « Il faut passer dans ma barque. » M. Giraudet joint l’expression et le sentiment à un beau timbre et à une bonne voix de basse.

Les exercices de dictée musicale, qui ne sont possibles qu’avec la notation chiffrée et qui ont été créés par les inventeurs de la méthode, sont poussés chaque jour plus loin par M. Armand Chevé, qui, dans plusieurs séances, a déjà expérimenté la dictée avec modulations. Cette fois, il ne s’en est pas tenu là, et, pour dissuader les personnes qui pourraient croire que, dans la dictée faite à une masse, les plus forts aident les plus faibles et répondent seuls, il a fait une dictée muette d’un fragment de chœur à quatre voix.

Il serait trop long d’expliquer ici la différence qu’il y a entre une dictée ordinaire et une dictée muette ; bornons-nous à dire aujourd’hui que, dans la dictée muette, le maître vocalise, et que les élèves écrivent les sons et la mesure sans répondre autrement qu’en chantant le morceau et lorsque la dictée est terminée.

C’était la première fois que cette expérience se faisait en public ; elle a parfaitement réussi et a été fort applaudie, ainsi, d’ailleurs, que tous les autres exercices.

On a chanté ensuite la Retraite (Capitaine Henriot), de Gevaert ; puis Ijé Hrérourimi (langue slave) de Bortnianski. Ce chœur et Embarque ! Matelots, chantés, en division spéciale (hommes et femmes) au concours du Mans ont mérité la grande médaille d’honneur, qui était réservée pour la meilleure exécution chorale, sans distinction de division.

Dans la deuxième partie du concert, Mme Armand Chevé a chanté, avec le goût et le sentiment artistique qu’elle possède à un haut degré, d’abord le grand air de la Part du Diable, puis une charmante chanson du quinzième siècle.

Les chœurs : la Grenouille et le Bœuf, de Laurent de Rillé, et le Carnaval de Rome, d’Ambroise Thomas, ont été, je ne dirais pas seulement bien chantés, mais artistiquement interprétés, le sentiment, l’expression et parfois même le génie, venaient se joindre aux paroles et à l’harmonie pour faire, du Carnaval de Rome principalement, non plus un chœur, mais une véritable scène chorale. Ce résultat est dû principalement au directeur, M. Armand Chevé, artiste véritable et d’un talent très-original qui, au lieu de se borner à faire chanter parfaitement juste et à faire faire exactement les forte et les piano indiqués, a cherché à joindre à ce qui est écrit le sentiment et l’expression, généralement négligés.

La lecture d’un chœur à première vue a été faite avec assurance et entrain. Après avoir vu exécuter un pareil exercice, on comprend comment, l’année dernière, la Société Armand Chevé a pu se présenter en 3e division à Saint-Denis le 8 mai ; le 16 à Melun en 2e ; enfin à Lyon, le 21 du même mois, en 1re, et remporter le premier prix dans ces trois concours, augmenté, à Lyon, d’un prix de lecture à vue.

Cela est tout simple, grâce à leur méthode, les « galinistes » ont appris et poli les chœurs, alors que les musiciens de la portée en sont encore à épeler.

La séance s’est terminée par le joli chœur de Madrid, de Gevaert (voix d’hommes et de femmes). Quiconque a entendu chanter ce chœur par des hommes seuls, ou avec des femmes, doit reconnaître que l’art musical gagnerait beaucoup à l’introduction des femmes dans la généralité des sociétés chorales.

C’est encore une entreprise dont l’honneur reviendra aux partisans de la musique en chiffres.

Nous reviendrons sur ce sujet.

Eugène VARLIN

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Je n’ai pas trouvé d’image représentant Eugène Varlin chanteur, ni même d’image représentant la chorale Armand Chevé. L’image de couverture représente donc un chanteur de rues, parmi des petits métiers de Paris, à la fin du dix-huitième siècle. Je l’ai trouvée sur Gallica, et précisément là