Voici la description, annoncée dans l’article précédent, d’Auguste Vermorel par Jules Vallès.

Auguste Vermorel et Jules Vallès, journalistes républicains, ont travaillé parfois dans les mêmes journaux (Le Progrès de Lyon de 1865, par exemple), et parfois dans des journaux différents. Ils s’étaient brouillés vers 1866 lorsque Vallès avait quitté Le Courrier français, de Vermorel. Ils avaient pourtant conscience qu’ils menaient une lutte commune et même en 1867, Le Courrier français annonçait certains articles de La Rue de Vallès, et La Rue soutenait Vermorel.

Voir par exemple le numéro de La Rue du 7 décembre 1867, dans lequel Vallès explique les difficultés rencontrées par son journal (qui vit ses dernières semaines) et informe:

Nous sommes allés trouver des irréguliers comme nous, mais qui ont payé le droit de tirer sur tout, sur le capital, la guerre, Kremser et Garibaldi; et, sans nous engager à rien, gardant intacte et farouche toute notre liberté, nous avons demandé au Courrier français à nous laisser faire, de temps en temps, le coup de feu du haut de son balcon.

À cette époque, il semble que Vallès pensait que Vermorel le méprisait, ce qu’il dit, entre autres choses, dans le portrait d’Auguste Vermorel qu’il brosse, plus tard, pour le chapitre XXVIII de L’Insurgé, et que voici:

Vermorel: un abbé qui s’est collé des moustaches; un ex-enfant de chœur qui a déchiré sa jupe écarlate en un jour de colère — il y a un pan de cette jupe dans son drapeau.

Son geste garde le ressouvenir des messes servies, et son air de jeunesse ajoute encore à la ressemblance.

On voit, en effet, derrière les processions de province, de ces grands garçons montés en graine, avec une tête mignonne, ronde et douce sous la calotte coquelicot, qui effeuillent des roses ou secouent l’encensoir en avant du dais où le prélat donne la bénédiction.

Le crâne de Vermorel appelle le petit couvercle pourpre, quoiqu’il y ait mis le bonnet phrygien.

Il zézaie presque, ainsi que tous les benjamins de curé, et sourit éternellement, du rire de métier qu’ont les prêtres — rire blanc dans sa face blanche, couleur d’hostie! Il porte, sur tout lui, la marque et le pli du séminaire, cet athée et ce socialiste!

Mais il a tué, de son éducation religieuse, ce qui sent la bassesse et l’hypocrisie; il a arraché, en même temps que ses bas noirs, les vices de dessous des dévots, pour en garder les vertus féroces, l’énergie sourde, la tension vers le but, et aussi le rêve inconscient du supplice.

Il est entré dans la Révolution par la porte des sacristies, comme un missionnaire allant au-devant de la cangue en Chine; et il y apportera une ardeur cruelle, des besoins d’excommunier les mécréants, de flageller les tièdes — quitte à être, lui-même, percé de flèches, et crucifié avec les clous sales de la calomnie!

Lisant tous les jours son bréviaire rouge, commentant, page par page, sa nouvelle Vie des saints, préparant la béatification de l’Ami du peuple et de l’Incorruptible, dont il publie les sermons révolutionnaires et dont il envie tout bas la mort.

Ah! qu’il voudrait donc périr sous le coup de couteau de Charlotte ou le coup de pistolet de Thermidor!

Nous bataillons quelquefois là-dessus.

Je hais Robespierre le déiste, et trouve qu’il ne faut pas singer Marat, le galérien du soupçon, l’hystérique de la Terreur, le névrosé d’une époque sanguine!

Je joins mes malédictions à celles de Vermorel, quand elles visent les complices de Cavaignac dans le massacre de Juin, quand elles menacent la bedaine de Ledru, la face vile de Favre, la loupe de Garnier-Pagès, la barbe prophétique de Pelletan… mais, plus sacrilège que lui, je crache sur le gilet de Maximilien et fends, comme l’oreille d’un cheval de réforme, la boutonnière de l’habit bleu barbeau où fleurit le bouquet tricolore, le jour de la fête de l’Être suprême.

Dire que c’est pour cela peut-être que, sans le dire ou sans le savoir, Vermorel défend le tueur d’Hébert et de Danton!… parce que les défroqués ne font que changer de culte et que, dans le cadre de l’hérésie même, ils logent toujours des souvenirs de religion! Leur foi ou leur haine ne fait que se déplacer: ils marcheront, s’il est utile, comme les jésuites — leurs premiers maîtres! — par des chemins de scélérats, au but qu’ils ont juré d’atteindre.

Il aurait fallu que Vermorel naquît dans un Quatre-vingt-treize. Il était capable d’être le Sixte-Quint d’une papauté sociale. Au fond, il rêve la dictature, ce maigre qui est venu trop tard ou trop tôt dans un monde trop lâche!

Parfois, une rancœur lui prend.

Pour ceux qui ont cru au ciel, souvent la terre est trop petite; et, ne pouvant frapper ou être frappés sur les marches de quelque Vatican de faubourg, en plein soleil, ils se dévorent les poings dans l’ombre, ces déserteurs de la chaire! Ayant ruminé la vie éternelle, ils agonisent de douleur dans la vie étroite et misérable.

Le spleen ronge, avec la gloutonnerie d’un cancer, la place où jadis ils croyaient avoir une âme, et fait monter la nausée du dégoût jusqu’à leurs narines, qui palpitèrent aux odeurs d’encens. Faute de ce parfum, il leur fallait le parfum de la poudre… Or, l’air n’est chargé que de torpeur et de couardise! Ils se débattent quelque temps encore; un beau soir ils avalent du poison pour crever comme les bêtes — qui n’ont pas d’âme!

C’est ce qu’il a fait, lui, jadis!

Il s’est donné six mois. Il a essayé de dépenser sa fièvre, de distribuer son mal, successivement éditeur, marchand de livraisons, romancier, courriériste du Quartier latin, lâchant un livre sur Bullier, fondant une gazette de semaine, puis écrivant un roman: Desperanza. Son activité a mordu à tout, et s’y est cassé les dents. Alors, il a acheté une drogue qui tue, a voulu mourir… puis s’est cramponné à l’existence, ayant rendu un peu de sa tristesse dans le vomissement de l’arsenic.

On dit que l’amour a été pour quelque chose dans cette tentative.

L’amour, non! — une femme, peut-être.

Ce vouleur terrible, ce travailleur à outrance, se bat nuit et jour avec une créature qui est sa compagne de foyer et de lit!

Sa tête, faite pour les grandes blessures, — plaie de barricade ou saignée d’échafaud — se montre quelquefois griffée et ridicule. Une mégère le tient sous ses ongles et l’escorte de ses injures, en pleine rue.

Il doit se passer chez lui des choses affreuses: la gouvernante de cet abbé laïque l’assassine à coups d’épingle. Il aime peut-être cet envoûtement, ayant la nostalgie du calice entrevu, la soif du vinaigre — offert au bout d’un balai de ménagère, faute de la face du Golgotha!

Il n’a jamais entendu frissonner une source, jamais regardé babiller un oiseau — portant son ciel en soi, jamais il n’a contemplé l’horizon pour y suivre une nuée folle, une étoile d’or, le soleil mourant.

N’aimant pas la terre, il s’irrite de m’y voir enfoncer mes pieds, comme si je transplantais un arbre, chaque fois que je trouve une prairie qui ressemble à un morceau de Farreyrolles.

Il n’admet le sol qu’à la façon d’un échiquier sur lequel il y a des fous à conduire, des cavaliers à désarçonner, des rois à faire mat. Il ne voit les fleurs que si elles sont dans la gueule des fusils, avant le tir; et il écoutera le bruit des feuilles quand il en poussera aux hampes des drapeaux!

Aussi me méprise-t-il. Il me tient pour un poète et m’appelle un fainéant, parce que j’écrivis mes articles, même de combat, là-bas, à la campagne, dans un bateau, au fond d’une crique sous les saules, et que le soir je restais, les coudes à la fenêtre, devant un champ où il n’y avait, pour faire relief dans l’ombre, que le squelette d’une charrue — dont le soc jetait parfois, sous la lune, des éclairs de hache.

Combien ils sont plus simples, ceux qui sont du peuple pour de bon!

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Le portrait est sévère. 

Dans un article du 21 décembre 1879, dans un journal de Vallès qui s’appelait (encore une fois) La Rue, Émile Gautier (il signait Memor) eut une phrase un peu plus généreuse à la fin d’un portrait assez similaire:

Vermorel, ce jacobin matiné de séminariste […] devint, pendant la Commune, non seulement un homme d’état, mais encore un héros.

Dans les deux prochains articles, Gustave Lefrançais nous dira tout le bien qu’il pensait d’Auguste Vermorel. 

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J’ai trouvé la feuille des « Hommes de la Commune » consacrée à Auguste Vermorel qui sert de couverture à cet article sur le site du Musée Carnavalet.

Livres utilisés

Vallès (Jules)L’Insurgé, Œuvres, Pléiade, Gallimard (1989).

Marotin (François), Les années de formation de Jules Vallès 1845-1867: histoire d’une génération, L’Harmattan (1997).