Aujourd’hui, je donne la parole à deux commentateurs (dans cet article, les citations sont en violet — pour aller avec l’affiche de couverture).

Pour commencer, le poète Catulle Mendès:

C’en est fait! Nous avons un « Conseil municipal », disent les uns, « une Commune » disent les autres. Régulièrement élue? Non, mais enfin, élue. [Régulièrement élue, si, si!] Quatre-vingts conseillers. Parmi eux, soixante inconnus. Qui dont les a recommandés, disons mieux, imposés à leurs électeurs? Y a-t-il véritablement une puissance occulte agissant sous le couvert de l’ex-Comité central? [Pourquoi ex?] La Commune n’est-elle qu’un prétexte? Sommes-nous en présence, non pas d’un mouvement municipal, mais d’une révolution politique ou plutôt sociale? J’ai entendu prononcer ces mots par un partisan des idées nouvelles:

Le prolétariat revendique ses droits injustement détenus par l’aristocratie bourgeoise. Voici le 89 des travailleurs!

89 ou 93? Une autre personne, exprimant absolument la même chose sous une forme tout à fait différente, m’a dit:

C’est la révolte de la canaille contre toute suprématie, suprématie de la fortune et suprématie de l’intelligence. On a proclamé l’égalité des hommes devant la loi; on proclamera l’égalité des intelligences. Le suffrage universel sera remplacé par le hasard. Il y a eu un temps à Athènes où l’on tirait d’un sac, comme on joue au loto, les noms de ceux qui seraient archontes. 

En attendant que la révolution actuelle révèle nettement ses tendances, que doit-on penser des inconnus qui la représentent? Un homme, en qui j’ai la plus grande confiance, qui a consacré sa vie entière à l’étude des questions sociales, qui, par suite, a été mêlé à presque tous les groupes révolutionnaires et connaît la plupart de leurs chefs, me disait, il y a un instant, en parlant de nos conseillers municipaux:

Ce sera une Assemblée composée des éléments les plus divers. Tout n’en est pas mauvais, mais tout n’en est pas bon. On peut diviser l’ensemble en trois portions: Une dizaine de gens sérieux affiliés à l’Internationale, qui ont pensé, qui ont travaillé, qui sauront agir peut-être; parmi ceux-ci, plusieurs étrangers. [Plusieurs? je ne vois parmi les élus que Leo Frankel.] Puis des jeunes gens sans expérience et ardents, dont quelques-uns sont imbus des théories jacobines. Le troisième groupe, le plus considérable, est composé principalement des fruits secs des révolutions antérieures: journalistes, orateurs, conspirateurs; ils sont remuants, bruyants, brouillons, mais fugaces. Il n’auront guère d’autre lien entre eux que leur absence commune de liens avec les deux autres parties de l’Assemblée, et se confondront tantôt avec l’une, tantôt avec l’autre. Les membres de l’Internationale ont seuls une réelle valeur politique; ce sont des socialistes. L’élément jacobin est dangereux.

Si telle est, en effet, la composition de l’Assemblée communale, quels pourront être ses actes? Attendons, nous verrons bien. Cependant, la cité est calme. Jamais situation plus troublée n’a été en apparence plus paisible. À propos, et les Prussiens?

J’invite tous ceux qui ont catalogué Catulle Mendès comme réactionnaire — ce que, certainement, il était — à lire son livre, je le trouve ici assez ouvert! (Et le livre est sur Gallica.)

Et, puisqu’il nous parle des internationalistes et que notre image de couverture nous en parle aussi — en répondant à sa question « 89 ou 93? » –, quelques mots sur cette affiche.

Mais qu’est-ce donc que cette affiche? Il n’y a même pas de date! À y réfléchir quelques secondes, la seule élection possible est bien celle du 26 mars 1871. Le mot « Commune » pourtant n’y est pas! Le fait qu’Eugène Varlin soit membre du comité central de la garde nationale non plus. Autre observation: il manque évidemment, parmi les internationaux du dix-septième arrondissement, le nom de Benoît Malon. Parce qu’il a été élu député? Parce que sa présence au côté des maires — il était adjoint au dix-septième — pendant les négociations avec le Comité central l’a rendu suspect aux auteurs de l’affiche?

Il ne me reste plus qu’à donner maintenant la parole à un spécialiste, Jacques Rougerie:

On peut tenter du moins de se faire une idée de l’audience qu’ont conquise ces militants [ceux de l’Association internationale des travailleurs], ce, entre autres sources, [l’interlocuteur de Catulle Mendès pourrait être une de ces autres sources] par les résultats qu’ils obtiennent aux élections de la Commune, le 26 mars. […] Mettons d’emblée à part les quartiers bourgeois, où l’audience internationaliste est très faible, voire inexistante: XVIe et VIIe arrondissements (pas de liste), IXe, où Malon ne fait que 13% des voix, VIIIe, où si E. Vaillant est élu, c’est par un chiffre dérisoire de votants. [C’est l’arrondissement dans lequel Catulle Mendès a voté — il a voté, mails il ne dit pas pour qui.] Pas de candidats, ou l’échec sérieux dans le Ier, dans le Ve (où les Internationaux qui se présentent, dont Bestetti et Longuet, n’atteignent pas les 10%); il n’y a que dans le IIe qu’une liste homogène d’Internationaux ne fait pas trop mauvaise figure (33% en moyenne) devant la liste victorieuse du maire bourgeois. Assez maigres les succès obtenus dans le VIe, où Beslay et Varlin passent avec moins de 40% des voix, dans le XVe, où sur trois postes à pourvoir, Langevin est seul élu de l’Association (37%). En revanche, ce sont des listes homogènes d’Internationaux qui l’emportent dans le XIIe (80% en moyenne), le XIIIe (70%), le IIIe (75%), le IVe (60%); dans le XVIIe presque tous les candidats, les battus comme les élus, appartiennent à l’A.I.T., et Varlin est désigné en premier avec 81% des voix (tandis que Malon, auquel on reproche son attitude indécise au lendemain du 18 mars [voir ci-dessus] n’obtient pas tout à fait 40%); dans le XIVe, deux des trois élus (avec presque 90% des voix), Martelet et Descamps, sont des Internationaux. Ailleurs, ceux-ci sont mêlés dans une même liste avec des révolutionnaires d’autres tendances; ils arrivent en tête dans le XVIIIe (Theisz, Dereure, 82%), dans le XIXe (Oudet, Puget, presque 90%), en queue dans le XIe (Avrial et Verdure, un peu moins de 70%) et dans le Xe (Champy et Babick, 65%). Un seul arrondissement populaire, le XXe, n’a élu aucun International, leur préférant des révolutionnaires d’autre cuvée. [Les élus du XXe sont, cela n’étonnera aucune lectrice, aucun lecteur de ce site, Ranvier, Bergeret, Flourens et Blanqui.]

Les résultats complets de l’élection sont dans le Journal officiel daté du 28 mars.

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L’affiche, en couverture, en plus des commentaires ci-dessus, est au musée Carnavalet.

Livre et article cités

Mendès (Catulle)Les 73 jours de la Commune (du 18 mars au 29 mai 1871), Lachaud (1871).

Rougerie (Jacques)L’A.I.T. et le mouvement ouvrier à Paris pendant les événements de 1870-1871, International Review of Social History, volume 17 (1972), p.3-102.

Cet article a été préparé en août 2020.