Voici la suite de l’épisode précédent. Comme toujours les dates en titre sont celles où l’article est paru dans L’Ami du peuple. Et ce qui est en bleu m’est dû.

1er février 1885

À l’embranchement du parc et de la route qui conduit au fort d’Issy, j’avais fait établir une forte barricade dont la défense avait été confiée au 153e bataillon sous les ordres du commandant Lalande. [Il s’agit bien là du bataillon d’Alix Payen et de son commandant (voir son livre ou cet article et le suivant.]

Le lendemain, 29 avril, nous rentrâmes dans Paris et le 30 nous rendîmes les derniers honneurs aux braves citoyens tombés sous les balles royalistes. Un catafalque fut élevé sous le portail de la mairie du 10e arrondissement.
L’inhumation eut lieu au Père Lachaise, toute la légion suivait le convoi. Des membres de la Commune et du Comité central y assistèrent.
Ce combat du 28 avril fut le prélude de ceux qui devaient continuer journellement. La 10e légion, pendant les premiers quinze jours qu’elle resta à Issy, s’est conduite de la façon la plus brave. Mais je fus étonné quand des délégués insistèrent auprès de moi pour que j’obtienne du ministre de la guerre sa rentrée dans Paris, afin d’assister aux obsèques des citoyens tués pendant le combat.
J’ai toujours protesté contre cette mauvaise habitude que l’on tolérait sous la Commune. Aussitôt qu’un combat avait eu lieu aux avant-postes, des délégués faisaient des démarches pour que les bataillons rentrassent dans Paris pour assister aux obsèques de ceux qui avaient trouvé la mort en combattant. Comme si la garde nationale sédentaire n’eût pas suffi pour leur rendre dignement les derniers devoirs. Cet abus fut pour les fédérés la source de nombreux échecs.

[Grâce au témoignage d’Alix Payen (voir toujours son livre) et au registre d’inhumation du Père-Lachaise (aux archives de Paris), on peut préciser ces informations. Alix a obtenu une permission, ainsi qu’une bonne partie de sa compagnie (d’où l’on peut déduire que peut-être Maxime Lisbonne exagère et que « toute la légion » n’y était pas), pour assister aux funérailles du sous-lieutenant Mallet, qui avait été tué le 27 avril à midi. Le cortège, dit-elle, était de huit corbillards. Henri Mallet a été enterré le 29 avril dans la « tranchée des victimes » parmi dix-neuf hommes jeunes, dont sept avaient des actes de décès du 10e et six du 11e. Voir cet article pour des détails.]

Le ministre accorda, et nous fûmes relevés par une division commandée par le colonel Wetzel.
Dans la nuit même de notre départ, les tranchées furent prises et les fédérés reculèrent jusqu’au séminaire.

Le fort d’Issy fut abandonné momentanément.

Étant à Paris, je ne puis donner des renseignements exacts sur la retraite de nos fédérés. Mais je dois ici relever certaines appréciations faites sur le citoyen Mégy. [Edmond Mégy, que nous avons connu dans sa lutte anti-policière de 1870 et qui était mécanicien, a été assez contesté comme commandant du fort d’Issy. Cluseret, comme Rossel, aurait préféré voir un militaire à ce poste.]

Presque tous les jours j’étais en rapports avec lui. J’allais le voir au fort. J’ai toujours remarqué en lui un grand courage et un sang froid irréprochable.
S’il a abandonné le fort ce jour-là, il ne l’a fait qu’après avoir assisté impuissant à la fuite de la garnison. Resté presque seul avec une douzaine de gardes fédérés et artilleurs, il dut leur demander conseil et tous furent d’avis avec lui qu’il était impossible de tenir plus longtemps dans de telles conditions.
Il n’en sortit toutefois qu’après avoir encloué ses pièces [Mais Lissagaray ajoute « si mal qu’elles furent déclouées le soir même »]. Il rentra dans Paris et alla rendre compte de sa retraite.

Mégy ne s’était pas décidé à abandonner le fort sans s’être fait violence. Il avait réclamé du renfort à Wetzel; mais les bataillons, qui venaient de supporter un terrible échec, ne se souciaient pas de remonter au fort dont les abords étaient rendus presque inaccessibles par les tranchées versaillaises nouvellement établies dans un périmètre très resserré.

Le fort fut réoccupé le jour même par un bataillon et de l’artillerie qu’amena Cluseret, l’ex-délégué à la guerre. Comme à son habitude, Cluseret vint à la tête de cette colonne, sans armes, vêtu en bourgeois, et la conduisit en fumant tranquillement son cigare.
Le général Eudes arriva et la défense du fort lui fut confiée.
Le 1er mai eut lieu à la mairie du Xe arrondissement, la réélection du chef et des sous-chefs de légion. Dans une réunion préparatoire, je m’étais désisté de toute candidature en faveur de Brunel, qui fut élu.

Je fus nommé par Rossel lieutenant colonel d’état-major du général La Cécilia, et deux jours après colonel commandant les corps francs qui composaient un régiment portant son nom.

Ce régiment était formé ainsi:
1° Les francs-tireurs de Paris.
2° Les volontaires de Montrouge.
3° Les éclaireurs de Montrouge.
4° Les vengeurs de la Commune.
5° Les turcos de la Commune. [C’est le bataillon dont Victorine Brocher était la cantinière, le bataillon s’appelait officiellement les Défenseurs de la République. Noter que tous n’étaient pas à proprement parler des turcos (comme Mohamed ben Ali), « parmi nous il y avait des zouaves, des spahis, des turcos », dit Victorine.]
6° Les chasseurs fédérés et deux bataillons de la garde nationale.

(À suivre)

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La gravure de couverture, d’après un dessin de Daniel Vierge, que j’ai déjà utilisée, est parue dans Le Monde illustré le 15 avril 1871.

Livre cité

Payen (Alix)C’est la nuit surtout que le combat devient furieux Une ambulancière de la Commune, Écrits rassemblés et présentés par Michèle Audin, Libertalia (2020).