Suite des souvenirs de Maxime Lisbonne. Voir le précédent ici. Comme toujours, les dates sont celles de la parution dans L’Ami du Peuple. Ce qui est en bleu m’est dû.
La vie était bien monotone dans cette petite chambre, la perpective que chacun avait devant soi, connaissant la sympathie qu’avaient [ou qu’auraient] pour nous les conseils de guerre, ne laissant rien à désirer sur le jugement que nous attendions. Nous étions nettoyés d’avance.
Un infirmier major nous faisait une guerre impitoyable afin d’empêcher qu’il nous arrivât des journaux et les deux gendarmes qui jour et nuit nous surveillaient avaient reçu une consigne très sévère à cet égard.
Cependant je dois avouer que quelques-uns qui faisaient ce service se moquaient de cette consigne sévère et allaient nous acheter les feuilles les plus avancées. [Tout est relatif: la presse est sévèrement muselée.]
Nous goûtions avec bonheur la Constitution des frères Portalis, où nous lisions des nouvelles des conseils de guerre et les lettres d’Alceste.
Henri Maret ne pensait pas qu’il deviendrait plus tard rédacteur en chef du journal la Vérité, d’un Portalis, après ses cinq ans de prison.
La sœur Clotilde qui s’était tirée des pattes avec le capitaine Arnaud, fut remplacée par une de ses collègues nommée Sainte-Ursule. Autant la sœur Clotilde était propre, convenable, aimable, autant celle-ci était graillon, hargneuse et dégoûtante. Elle trouvait que les médecins nous donnaient trop à manger.
Tous les jours à trois heures, un capitaine d’un régiment quelconque passait sa visite à l’hôpital, afin de se rendre compte de la façon dont on était traité. Inutile de vous dire que tous les jours à tour de rôle, l’un de nous lui adressait des réclamations, le Ronchonneau en herbe nous répondait invariablement:
Vous êtes encore trop bien; si on nous avait écoutés, vous n’auriez pas à vous plaindre.
Malgré cette réponse invariable, je ne me décourageais pas et je continuais ma petite manœuvre instructive.
Je reçus la visite d’un capitaine nommé de Planet (de Toulouse), il m’interrogea sans en avoir obtenu l’autorisation du service médical et après m’avoir tenu trois heures, l’esprit tendu, afin de me souvenir des faits sur lesquels il me questionnait, la fièvre purulente me reprit si violemment qu’on fut obligé d’appeler le médecin de service pour empêcher qu’il continuât son instruction.
Nos parents ne pouvaient nous voir au pied de notre lit qu’accompagnés d’un lignard qui avait pour mission d’écouter les conversations et d’en rendre compte au chef de poste.
Quelquefois on tombait sur des lignards intelligents, ce qui était rare, généralement parisiens et lyonnais, ceux-là se sont fait souvent punir pour avoir été humains, la casaque de l’abrutissement dont ils étaient revêtus n’avait pas eu prise sur leurs sentiments compatissants et républicains.
Le comptable en chef de l’hôpital, qui doit être mort aujourd’hui, était une vieille bourrique, qui exécutait les règlements militaires à la lettre.
Sa femme, qui avait vingt ans de moins que lui, avait une toquade pour les condamnés à mort. Chaque fois qu’un de ces malheureux sortait de l’hôpital pour retourner en prison, son mari était obligé, pour lui être agréable, de le faire passer dans son bureau et, sous un prétexte futile, s’arrangeait de façon à ce que son épouse puisse bien le dévisager.
Lorsque les gendarmes emmenaient le prisonnier, madame la comptable disait à son mari: Il n’est pas mort à l’hôpital mais il sera fusillé…
12 avril 1885
Gustave Maroteau fut mis à la porte de l’hôpital et conduit à la maison de justice, parce qu’il avait prié l’aumônier de lui fiche la paix. Il fut réintégré quelques jours après, encore plus malade, par ordre de M. Dujardin-Beaumetz.
Tous les jours, les officiers accompagnés de certaines femmes venaient nous faire voir comme des bêtes fauves. Une entre autres, Mme la comtesse de X***, tenant son binocle à la main, arrivait jusqu’à nos lits en nous dévisageant avec la dernière insolence. Elle faisait ses réflexions à voix haute.
En parlant de Maroteau, elle disait:
J’espère qu’on ne fera pas grâce à l’assassin de Mgr l’archevêque.
Maroteau avait été condamné pour un article de journal, qui se terminait ainsi:
Ah! j’ai bien peur pour vous, Mgr l’archevêque.
[Plus exactement,
Ah! j’ai bien peur pour monsieur l’archevêque de Paris.
Cet article est paru dans La Montagne daté du 21 avril 1871. On le trouvera intégralement dans cet article.]
Les conseils de guerre ont eu l’audace de le condamner à mort pour ces simples lignes, car Maroteau n’avait été nullement présent à l’exécution du nommé Darboy.
On aurait dit que ces visiteuses étaient renseignées à l’avance par les culottes de peau qui les accompagnaient, car en parlant du père de Pascal Grousset, pris de douleurs rhumatismales,
nous comptons, disaient-elles, qu’on ne lui fera pas plus longtemps supporter, par son arrestation, les crimes de son fils.
En passant devant moi, j’ai entendu ces paroles:
On dit qu’il va mourir.
Nous recevions de ces visites aimables deux ou trois fois par semaine. Ensuite, c’était le tour du sac à charbon, qui venait nous raconter son petit boniment religieux. Il n’a réussi avec aucun de nous.
(À suivre)
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J’ai déjà utilisé plusieurs fois cette photographie de Gustave Maroteau. La plus récente ici.