Nous avons vu dans l’article précédent Alexis Trinquet partir pour la Nouvelle-Calédonie. Il a raconté sa vie de bagnard. Par écrit. Bruno Fuligni, qui a publié ces souvenirs (en 2013), montre un peu de condescendance sur la façon dont ce texte est écrit. Quant à moi, et je l’ai déjà dit, je trouve son texte extrêmement émouvant et son écriture très efficace. J’en suggère la lecture — ainsi d’ailleurs que celle des souvenirs de Jean Allemane — à celles et ceux qui croient que déportation en Nouvelle-Calédonie signifie bagne. Le ferrement à Toulon leur sera une excellente introduction.
La profonde nuit sociale, comme dit Alexis Trinquet. Avec ses bastonnades, ses sévices, sa guillotine…
Ils sont environ cent cinquante communards bagnards.
Il assiste, avec les amis, Alphonse Humbert, Gaston Da Costa, Émile Fortin, Émile Giffault, Maxime Lisbonne… à la mort de Gustave Maroteau. Qui lui disait :
Mon pauvre Trinquet, tu assisteras encore à la bataille, moi je n’y serai pas, garde mon souvenir. Que ne puis-je, à l’exemple de Ziska [hussite tchèque (du quinzième siècle)], te donner ma peau pour en faire un tambour et battre le rappel de la révolution future.
Un rapport du chirurgien Leprévôt, arrivé (et révoqué) de Nouvelle-Calédonie en janvier 1875, dit de lui :
le plus sympathique de tous les déportés, s’est fait tellement aimer de ses gardiens, en dépit des ordres spéciaux et immondes venus de France qu’il est nommé gardien chef ou garde-magasin de quelque chose
(je ne sais pas si c’est Leprévôt qui souligne, ou le policier qui a recopié son rapport).
Avec Allemane, en novembre 1876, ils tentent de s’évader, sans succès — ils ont moins de moyens que Rochefort et ses amis —, mais sans en mourir non plus — ce qui fut le cas de Rastoul.
La nouvelle de cette évasion arrive dans les lieux où sont les proscrits. En particulier, n° 20, un mouchard que nous connaissons, écrit, en janvier 1877, un rapport depuis Londres.
Dans toutes les proscriptions, dit-il, Trinquet est considéré comme la personnalité la plus sympathique et la plus énergique des condamnés de la Commune.
Le même mouchard, dans le même rapport, ajoute.
Il est certain que, s’il fût parvenu à se sauver, il eût réuni autour de lui tous ceux qui font profession d’énergie et qui n’aspirent et ne voient que coups de feu.
Étant donné le caractère sombre et têtu de Trinquet, vindicatif comme il l’était déjà sous l’Empire et bien davantage aujourd’hui sûrement, il eût été plus que certain que nous aurions assisté à quelque tentative de vengeance partielle ou collective, suivant qu’un plus grand nombre ses serait joint à lui. Les individus qui l’auraient secondé ne tenteront jamais rien individuellement il leur faut un chef et je n’en vois pas d’autre que lui. Cette tentative d’évasion a fait remettre sur le tapis toute sorte de folies des premiers temps de l’exil.
Cette analyse donne, quand même, une idée de la popularité qu’avait Trinquet parmi les anciens communards, sans doute à cause de cette déclaration, lors du procès, qui a même dégelé Jacques Rougerie.
Publiée trois ans plus tard par le journal La Justice, on verra dans quelles circonstances, voici une lettre qu’il écrit à sa femme le 10 mai 1877.
Ile Nou, 10 mai 1877.
Ma chère amie,
Je suis réellement inquiet de me trouver sans nouvelles depuis deux mois. Cela m’est d’autant plus pénible que je sais que tu as eu connaissance de ma tentative d’évasion, ce qui a dû te causer de réelles alarmes. Je regrette sincèrement le chagrin que tu as dû en éprouver. Connaissant ton caractère, que j’apprécie davantage depuis notre séparation, je suis vraiment désolé d’être la cause de nouveaux chagrins. Je ne chercherai pas à m’excuser auprès de toi, persuadé que tu m’as jugé, et que les circonstances atténuantes seront en ma faveur. Je ne veux pas, chère amie, t’entretenir davantage d’un sujet trop pénible pour nous deux.
Je suis inquiet, comme je te le disais, de n’avoir pas reçu de tes nouvelles par le dernier courrier mon inquiétude ne se dissipera que lorsque j’aurai reçu de toi ta lettre que j’attends par le prochain courrier qui doit arriver dans quelques jours.
Ma santé se raffermit, ce qui me permet de me livrer au travail avec plaisir. C’est encore, dans ma position, ce que j’ai de meilleur à désirer.
J’espère que tu feras ton possible pour éviter tout retard dans notre correspondance. De mon côté, je t’assure que je t’écrirai tous les mois. Il est vrai que je n’ai pas le droit de me plaindre, puisque ce retard a été occasionné par ma faute.
Embrasse bien mon cher fils, qui, lui aussi, aura été peiné des tristes nouvelles me concernant. Enfin oublions tout cela. Au fond, il n’y a rien de changé, il n’y a qu’une aggravation dans la peine, que je supporterai avec patience et courage.
Je t’embrasse mille fois.
Ton mari,
A. TRINQUET.
Sources
Archives de la préfecture de police, B a 1288.
Livres cités
Trinquet (Alexis), Dans l’enfer du bagne, texte présenté par Bruno Fuligni, Les Arènes (2013).
Allemane (Jean), Mémoires d’un communard — des barricades aux bagnes, Librairie socialiste (1906).