Un an avant la publication de son livre, Camille Pelletan nous parle, notamment, des recherches qu’il mène et sont à la base de ce livre.

M. Maxime Ducamp continue à raconter l’histoire de la Commune à sa façon. Naguère, il signalait un artiste de grand talent, M. J. Héreau [Ce « naguère » est assez récent. Le peintre paysagiste Jules Héreau a été membre de la Fédération des artistes et a participé à l’administration du musée du Louvre pendant la Commune. Il a été condamné le 1er mai 1874 à six mois de prison, mais il a bénéficié d’une remise de peine à la suite d’une pétition largement signée par les artistes. Les accusations de Ducamp occupent les pages 218 à 226 du volume 2 des Convulsions de Paris. Simultanément, Ducamp les a publiées dans une série d’articles parus en 1878 dans la Revue des Deux-Mondes, sur les Tuileries et le Louvre pendant la Commune. Dans celui intitulé II. L’Incendie du palais, la préservation du musée du Louvre, Ducamp accuse Jules Héreau d’avoir accepté le poste au Louvre pour livrer les collections et les hommes qui les défendaient. Cette dénonciation a beaucoup affecté Héreau, comme ce fut dit lors de sa mort, survenue peu de temps après.] Aujourd’hui, on est fort heureux de publier, dans les feuilles réactionnaires, son récit, à lui, des massacres de mai. Qui donc disait qu’on avait beaucoup fusillé ? À la veille du débat de l’amnistie, il est bon de dire qu’on a fait, au contraire, très peu d’exécutions.

Nous étudions l’histoire de la Commune dans ses documents depuis quelque temps. Il nous a été facile de reconnaître le caractère étrange du récit de M. Ducamp. Nous sommes charmés de trouver cette occasion de montrer comment il écrit l’histoire.

Tout d’abord, il parle de l’évasion de M. Jules Vallès. C’était choisir un sujet scabreux. Tout le monde sait que deux personnes au moins, plus encore probablement, ont été fusillées parce qu’on les a prises pour le rédacteur du Cri du Peuple. M. Ducamp ne fait allusion qu’au malheureux qui fut tué rue des Prêtres. Dans son récit, voici comment les choses s’arrangent.

On n’a tué personne : cette prétendue exécution est une invention de M. Vallès lui-même ; elle est « invraisemblable » d’abord ; ensuite, M. Ducamp est allé rue des Prêtres, aux Débats, peu après ; personne dans la rue n’avait rien vu, rien entendu. L’explication est simple. C’est M. Vallès lui-même qui est l’auteur de l’invention. « On a dit et l’on peut croire, quoiqu’on [n’]en ait pas la preuve, que le réfractaire a rédigé lui-même la relation détaillée de son exécution, et qu’il l’a fait déposer dans la boîte du journal, qui l’a insérée sans autre vérification. »

Eh bien! non! monsieur Ducamp, on ne peut pas le croire, et voici pourquoi : c’est que le nom de la victime est connu. C’était M. Martin, qu’on a donné pour un étudiant en médecine. Peut-être en effet avait-il pris quelques inscriptions. Il avait quelque bien et vivait à son aise. En sortant de déjeuner, à la pension Laveur, où mangeaient parfois Courbet et M. Vallès lui-même, il avait été dénoncé, rue Saint-André-des-Arts, comme étant ce dernier ; il avait perdu la tête et s’était compromis par son trouble ; on l’avait conduit au Châtelet et de là à Saint-Germain l’Auxerrois, où il est mort. Tous les détails nous ont été fournis par un de nos amis qui a été le sien, et qui les tenait de la mère et de la sœur du malheureux.

On le voit, le procédé historique de M. Maxime Ducamp est commode. Il trouve les récits des exécutions sommaires invraisemblables ; il estime qu’on peut croire ces récits l’œuvre des membres de la Commune eux-mêmes : ils avaient alors tant de loisir pour se livrer aux œuvres d’imagination! Et l’on transforme les exécutions de la troupe en romans composés par des insurgés faisant de la copie pour se distraire de leurs émotions.

M. Ducamp raconte plus loin qu’il a vu de ses yeux passer M. Vallès déguisé en charretier. Et, le croiriez-vous? M. Ducamp tremblait qu’on ne reconnût ce communard ! Et, en lisant ce récit, nous nous rappelions ce que M. Ducamp a fait pour notre ami J. Héreau, et nous nous disions: « Comment! l’écrivain qui a signalé J. Héreau a vu passer M. Vallès, dans Paris, à un tel moment, et il a eu peur de le voir arrêter! Le cœur humain est plein de contradictions [En effet ! Ducamp n’a peut-être pas eu peur de le voir arrêter, mais il n’a pas dénoncé Vallès, comme celui-ci l’a raconté lui-même dans un article du Journal d’Arthur Vingtras paru dans Gil Blas le 28 mars 1882, et dans le chapitre XXXIV de L’Insurgé.]

Après cela, M. Maxime Ducamp se livre à quelques études de statistique. On a beaucoup parlé de répression. Savez-vous le chiffre des morts? 6,667 en tout ; et encore il faut déduire les soldats. 6,667 ! chiffre exact. S’il y avait des décimales, M. Ducamp en serait informé.

En écrivant à la hâte cette courte réfutation, nous n’avons pas tous nos documents sous la main. Nous avons réuni les principaux traits du massacre de Paris, indiqués très discrètement (nous n’aimons pas à exploiter l’horreur) dans une étude qui va paraître demain. Nous y renvoyons le lecteur. Mais il nous est facile, dès aujourd’hui, de montrer que les chiffres de M. Maxime Ducamp valent ses récits pour l’exactitude et la conscience historique.

Les journaux du temps racontent qu’il y avait des cadavres plein les rues, des cadavres dans les maisons. Ils montrent les voitures bourrées de corps, les immenses fosses communes béantes çà et là. Et puis, nous le rappelons à l’historiographe fantaisiste de la Commune, il y a encore plus d’un million de témoins qui se souviennent de l’aspect du Paris d’alors.

Eh bien, M. Maxime Ducamp suppose que, devant cet énorme charnier, qui a fait craindre une peste, on a tenu un compte exact, sur les registres des concierges de cimetières et sur les registres de police, de tous ces cadavres enterrés pêle-mêle. Il a été relever les chiffres inscrits : il les additionne, et il trouve 6,667, se décomposant ainsi : 5,339 reçus par les cimetières; 1,328 qui, ensevelis d’abord sur la voie publique, furent tous exhumés et transportés, du 24 mai au 6 septembre, ou dans les carrières d’Amérique, ou dans le cimetière le plus voisin.

À suivre

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Le portrait de Jules Hereau, d’après photographie, est paru dans Le Monde illustré le 5 juillet 1879.

Livres cités

Ducamp (Maxime)Les Convulsions de Paris, Paris, Hachette (1879).

Vallès (Jules), L’Insurgé, Œuvres, Pléiade, Gallimard (1989).