Il n’est pas absolument vrai que La Semaine de Mai n’a pas été rééditée depuis 1880. Camille Pelletan en a publié lui-même une réédition, neuf ans après la première. Il s’agissait cette fois de lutter contre le général Boulanger, une droite extrême qui avait trouvé des soutiens parmi certains anciens communards. Voici cette préface (ce qui est en bleu m’est dû).

La première édition de la Semaine de Mai a été publiée il y a neuf ans. Elle a disparu en quelques mois. Voici la seconde.

La Semaine de Mai a été le premier récit, imprimé en France, de la tuerie qui marqua l’écrasement de la Commune. Ce souvenir terrible avait été, pendant dix ans, non pas effacé, mais étouffé par un parti pris d’ignorer ou tout au moins de se taire, tandis qu’on perpétrait une répression impitoyable. Il n’y avait qu’à écarter le voile, pour montrer qu’il était de l’intérêt commun de détruire, par l’amnistie, les dernières traces de la guerre civile. Nous l’avons écarté.

Si soigneusement contrôlés que fussent tous les détails de ces pages d’histoire, si pesés, si mesurés qu’en fussent les termes, malgré des précautions prises, peut-être jusqu’à l’excès, pour bien montrer qu’il n’y avait pas là une œuvre de parti et que la seule passion qui nous animât était la haine violente des malheurs attachés à toutes les guerres civiles, nous savions, en remplissant une tâche aussi douloureuse, qu’on ne trouble pas impunément, sur des événements de ce genre, la quiétude d’un oubli volontaire. On serait surpris aujourd’hui, des accusations violentes et des injures furieuses que ce livre souleva, et que nous avions prévues. Elle ne nous ont pas arrêté. Nous pensions aux proscrits de la déportation et de l’exil ; nous pensions aux familles qui attendaient les absents ; nous pensions surtout aux semences de rancune que les répressions font germer dans le sol de la patrie et à la grande mesure d’apaisement dont la démocratie française avait besoin. Nous avons été jusqu’au bout et nous en avons été magnifiquement récompensé par l’événement dont nous n’avons pas la présomption de nous attribuer l’honneur, mais où nous avons le droit de réclamer notre part. Quelques jours avant que ce livre parût, le chef du gouvernement renvoyait l’amnistie aux Calendes grecques des programmes ajournés : quelques jours après qu’il était achevé, Gambetta descendait de son fauteuil [Président de l’Assemblé nationale, Gambetta se fit remplacer au fauteuil de président au cours de la séance du 22 juin 1880 pour prononcer son discours en faveur de l’amnistie. L’adjectif « soudaine » qui suit est justifié par le fait que Gambetta n’avait jamais voté pour l’amnistie jusque là…] avec sa large et soudaine intelligence des choses politiques, imposait l’amnistie.

Nous avions atteint notre but : le livre ne fut pas réimprimé. On reconnaîtra sans doute qu’il était écrit avec un assez grand souci d’impartialité et d’exactitude, pour pouvoir intéresser le public comme témoignage historique. Nous avons poussé le scrupule jusqu’à le supprimer, au moins provisoirement. Nous voulions éviter jusqu’au soupçon de réveiller des passions encore trop récentes et d’irriter des plaies encore trop douloureuses.

Il faut bien admettre que ces souvenirs ont repris une actualité, puisque le livre que nous rééditons a été invoqué et cité par les deux partis opposés, dans la plus retentissante et la plus grave des polémiques d’hier et d’aujourd’hui. Mais la raison d’être de ce retour d’actualité est la plus imprévue, la plus stupéfiante qu’on pût imaginer : un des hommes qui tuèrent le plus dans les affreuses journées de mai 1871, menace maintenant nos libertés ; et il est acclamé par ce même Paris dont il a si cruellement versé le sang !

Ceux que cela gêne, comme Rochefort, essayant d’équivoquer, faute de pouvoir nier l’évidence, ont voulu donner comme un argument l’absence du nom de Boulanger dans la Semaine de Mai. En effet, M. Boulanger n’y est pas nommé. La plupart de ceux qui ont joué un rôle dans la répression non plus. Et pour deux raisons. D’abord les témoins qui ont raconté les faits y ajoutaient rarement ce genre de renseignement. Les prisonniers conduits à coups de crosse, les spectateurs épouvantés des fusillades ne demandaient pas à celui qui faisait tuer : « Comment vous appelez-vous ? »

Puis, même quand nous taisions les noms, à part le petit nombre de ceux que des incidents nouveaux venaient de rappeler, ou qu’une notoriété exceptionnelle avait déjà livrés au public, nous les supprimions volontairement. Nous considérions comme notre devoir de montrer, dans toute leur horreur, les conséquences d’un conflit entre Français. Nous aurions rougi de paraître en tirer des dénonciations à n’importe quelles rancunes. Les hommes qui avaient écrasé Paris soulevé, appartenaient à la règle austère qui fait du soldat une arme vivante dans la main du pouvoir légal. Ce ne fut pas leur faute, ce fut leur malheur, comme celui du pays, si une implacable fatalité les jeta sous les yeux de l’étranger victorieux dans le tourbillon de fureur et de sang des guerres civiles.

Nous l’avons appris par des documents récemment publiés : le cas de M. Boulanger est différent. Ce n’est pas à la discipline qu’il obéissait, au contraire : dès lors soldat de pronunciamiento et flairant la fortune, c’est en indiscipliné qu’il s’offrit à tuer pour l’avancement. Il paraît qu’il se sentait déjà la vocation des plébiscites, car il inventa de faire, dans son régiment, pour l’Assemblée de Versailles, un appel au peuple selon la bonne doctrine, celle où la réponse est commandée comme la man?uvre. Le ministre goûta médiocrement ce procédé avec lequel il n’y aurait plus d’armée. Il refusa de recevoir la pièce qui l’aurait contraint à sévir par excès de zèle. Telle fut, il est bon de s’en souvenir, la première mise en pratique du référendum boulangiste.

À suivre

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J’ai déjà utilisé le dessin de Daniel Vierge en couverture plusieurs fois, en la première dans un ancien article.