Suite du récit d’Émilie Noro.

Les Temps nouveaux, 22 février 1913

IV Satory

Il était nuit lorsque nous arrivâmes au camp de Satory: dans toute la dernière partie du parcours, la foule était si compacte que je ne m’aperçus pas que nous avions quitté la ville, malgré la distance qui sépare Versailles du camp. Les terrains bouleversés pendant la dernière guerre, détrempés par la pluie, piétinés par les chevaux, formaient un véritable cloaque dans lequel nous marchions en enfonçant jusqu’à la cheville; la plupart de celles qui n’avaient pas perdu leurs chaussures en route les perdirent en arrivant. Cela se comprend d’autant plus facilement quand on songe qu’une grande quantité de prisonnières avaient été arrêtées le matin, chez elles et en pantoufles; beaucoup n’avaient pas eu le temps de se vêtir et se trouvaient là en costume du matin. J’ai connu une jeune ambulancière de Belleville qui, lorsqu’elle fut remise en liberté, avait encore les pieds dans un tel état, que ses compagnes durent la transporter à la gare.

On nous fit aligner le long d’une long baraquement à claire-voie rempli de prisonniers fédérés qui nous tendirent les mains à travers les planches, puis le troupeau reconnu, on nous fit monter dans un bâtiment à moitié démantelé par les Prussiens qui en avaient brûlé les boiseries et qui était déjà rempli de prisonniers. Le bâtiment n’avait plus de portes et l’escalier n’avait plus de rampe. On avait étendu un peu de paille le long des murs, mais cette paille était occupée par les premières arrivées et depuis il était venu des prisonnières en si grand nombre que nous ne pûmes arriver à nous étendre par terre pour nous coucher et que nous dûmes passer la nuit accroupie et les bras entourant nos genoux. La fatigue de ces deux épouvantables journées [celles du jeudi 25 et du vendredi 26 mai] nous faisait malgré cela nous assoupir, mais nous étions bientôt réveillées, car aussitôt que l’une de nous remuait un peu, son mouvement devenait ondulatoire et se propageait d’un bout à l’autre de la salle tellement nous étions entassées.

Nos vêtements, tout mouillés, étaient collés sur nos corps, et il s’en échappait une buée fétide; je fus obligé de couper mes bottines pour les quitter et mon jupon ne put jamais sécher; je dus en arracher le bas et le jeter.

Le lendemain matin [samedi 27] vers dix heures — c’était le troisième jour que nous étions sans manger — on nous fit une distribution de pain; pour deux on nous donna un petit pain rond et dur comme de la pierre, qu’il fallut casser pour partager, car nous n’avions pas de couteau. Heureusement, nous n’avions plus faim, la fièvre avait supprimé l’appétit et peu d’entre nous se cassèrent les dents en essayant de le manger.

On nous passa aussi un bidon d’eau. Il fallait boire à même et jouer des coudes pour y arriver, encore; aussi les plus timides d’entre nous durent-elles se passer de boire; elles apaisèrent leur soif en mâchant un coin de leurs vêtements encore imbibés de pluie.

Enfin nous pûmes voir où nous étions et avec qui nous étions.

Le spectacle était écœurant. Ce qu’on avait amené là n’avait pas de nom. Il avait bien fallu, pour justifier les épouvantables représailles que l’on ménageait à la grande cité, montrer des pétroleuses, les montrer en nombre et sous un aspect hideux. Aussi avait-on ramassé et jeté là tout ce qui sortait des dépôts de mendicité, des créatures dont je n’aurais jamais pu soupçonner l’existence, des prostituées cyniques, des vagabondes éhontées, des idiotes innocentes tout ce que l’abjection marquait de son doigt avait été enlevé pour faire nombre et pour faire naître l’horreur de la Commune [« de mon côté, dit Louise Michel avec humour, j’assurais, pour rendre la pareille, qu’elles étaient femmes d’officiers de Versailles »]; et nous étions là, encadrées dans cet état-major repoussant dont l’uniforme était une saleté sans nom où grouillait la vermine; parmi nous il y avait des enfants, de chastes jeunes filles, des femmes d’ouvriers dont la vie avait été sans cesse un sacrifice au devoir, des intelligences élevées et des cœurs d’or, et toutes obligées, dans cet infâme contact, d’entendre les ignobles conversations et les monstrueux projets de débauche avec les soldats qui nous gardaient.

Le soir revint, on nous lut l’ordre qui enjoignait à toutes les détenues d’être couchées à la nuit; il ne portait pas l’obligation de dormir, mais il défendait de bouger et une consigne de cour martiale était donnée aux sentinelles.

Nous nous couchâmes donc, mais comme notre nombre s’était encore accru, nous étions obligées de nous aligner comme des sardines dans une boîte de conserve, la tête et les épaules sur les jambes de deux ou trois compagnes d’infortune. Quand l’une bougeait un peu, l’autre recevait des coups de pieds dans les yeux, de là murmures; les sentinelles alors mettaient le groupe en joue.

Il y avait une vieille femme idiote âgée d’environ soixante-cinq à soixante-dix ans;  on ne put jamais lui faire comprendre qu’elle devait se coucher et rester tranquille; elle se levait et marchait sur ce parquet vivant, écrasant une main par ci, éraflant un nez par là; en vain ses voisines voulaient la recoucher, elle ne voulait ou ne pouvait pas se ployer et se laissait étendre tout d’une pièce pour se relever immédiatement, et alors tumulte, cris des factionnaires, craquement des chassepots qu’on armait. Les plus douces d’entre nous avaient des envies irrésistibles de la mettre en pièces.

En face du bâtiment que nous occupions, parqués en plein air, quelques milliers de prisonniers qui n’avaient pu trouver place dans les baraquements, après avoir reçu la pluie toute la journée étaient obligés le soir de se coucher dans la boue, entourés d’un cordon de soldats, le fusil chargé, qui, au moindre mouvement, tiraient dans le tas. Leurs souffrances étaient telles que souvent quelques-uns d’entre eux se levaient, préférant une mort immédiate; un, deux, trois soldats tiraient alors au jugé et les balles allaient moissonner autour des délinquants, souvent les épargnant pour tuer leurs voisins.

Chaque matin, on voyait passer des fédérés allant enterrer les morts de la nuit; c’était lugubre de les apercevoir ainsi à travers cette pluie sans fin et sur ces terrains glissants; ils étaient deux pour emporter le pauvre cadavre sur un brancard et quatre soldats prêts à faire feu les escortaient. Quelquefois ces sinistres cortèges étaient interminables comme la pluie [après les chutes de pluie des 26, 27 et 28 mai, il a plu les 4, 5 et 6 juin, puis les 11, 12 et 13, puis plus jusqu’au 25. La pluie n’était donc pas vraiment interminable, mais certes insupportable, surtout dans ces conditions. Interminable comme la pluie montre aussi la distance temporelle entre les faits et leur relation: cette insupportable pluie et ces vêtements mouillés forment le fond du souvenir.].

Celles d’entre nous dont les maris se trouvaient là ne cessaient de pleurer, et chaque fois que la pluie redoublait d’intensité, leurs sanglots éclataient, et nous, les damnées des premiers cercles, nous gémissions sur les supplices de ces autres damnés encore plus torturés que nous.

Parmi ces maudits de la réaction bourgeoise, il y avait une grande quantité d’enfants; les uns avaient été arrêtés avec leurs pères, les autres on ne sait trop comment ni pourquoi. Une nuit que cette éternelle pluie tombait encore plus que de coutume, nos bourreaux en eurent pitié et les firent monter auprès de nous. Chacune voulut alors leur faire une place près d’elle et fit ses efforts pour réchauffer les pauvres créatures glacées et à demi mortes. Le lendemain, les vêtements de ces enfants ruisselaient encore.

La salle qui exhalait déjà une odeur fétide et nauséabonde commença alors à s’infecter, et, dans cette atmosphère morbide, les femmes surexcitées, nerveuses, hystériques, commencèrent à s’affoler: les bruits les plus étranges, les suppositions les plus insensées prenaient créance, nous avions passé par tant de monstruosités que nous n’avions plus la notion du possible et de l’impossible; une nuit, nous aperçûmes de grandes lueurs, le lendemain le bruit qu’on avait brûlé des prisonniers circula dans la salle. D’autres fois, nous nous imaginions que Paris vaincu n’était pas bien mort, que la Commune marchait sur Versailles, et tant d’autres improbabilités.

Deux autres causes augmentèrent l’infection à un tel point qu’il fallut bien s’émouvoir à la fin.

Nous étions toutes arrivées dans un état impossible; l’excès de la marche, la pluie persistante, la frayeur, les fatigues d’une telle odyssée occasionnèrent un nombre considérable d’avortements parmi celles qui étaient enceintes; celles qui ne l’étaient pas étaient sujettes à d’autres inconvénients, et non seulement nous n’avions pas de linge pour nous changer, mais nous n’avions pas même d’eau. Deux jeunes médecins de l’armée fédérée nous furent envoyés chaque matin, mais leur pouvoir se borna à nous faire distribuer — contre paiement et comme remède — un verre de vin, encore fallait-il le boire au moment où on l’apportait.

Les Temps nouveaux, 1er mars 1913

On nous donna enfin un peu d’eau avec moins de parcimonie; nous pûmes, en mouillant le coin de notre mouchoir, un peu nous éponger le visage et en faire couler quelques gouttes sur nos mains, seulement le sol et la paille se mouillèrent; au bout de deux jours, la paille fermenta.

L’infection devint alors épouvantable.

À chaque instant l’une ou l’autre perdait connaissance. Les deux jeunes médecins fédérés ne venaient plus; il nous en vint un troisième, un vieux docteur qui passait tous les matins une heure dans le bâtiment où nous étions enfermés.

Habitué, sans doute, à donner ses soins à tout un bataillon, cet excellent homme eût peut-être à merveille soigné facilement la moitié des prisonniers qui étaient parqués en plein air en face de nos fenêtres, mais donner des soins à plusieurs centaines de femmes dans une heure de temps passait les limites du possible. Si critique que soit la situation, les femmes n’en conservent pas moins les qualités et les défauts inhérents à leur nature féminine. À peine l’arrivée du docteur était-elle annoncée que chacune voulait passer la première et que toutes se précipitaient au-devant de lui; d’un autre côté, ses principaux remèdes n’étaient guère que des consolations et des encouragements tout à fait platoniques, et ses ordonnances peu coûteuses demandaient un certain temps; celles qui n’avaient pu arriver jusqu’à lui s’empressaient de s’évanouir; le bonhomme finissait lui-même par perdre la tête.

On lui donna un coadjuteur, celui-ci, que nous devions retrouver plus tard, nous arriva avec la panacée universelle, un énorme flacon de laudanum dont il faisait de nombreuses distributions; seulement toutes les maladies se partageaient ce médicament peu coûteux: diarrhées, laudanum; syncopes, laudanum; maux de cœur, laudanum; blessures et contusions, laudanum; accouchements prématurés, laudanum; crampes d’estomac, laudanum; il n’y eut que les indigestions qu’il n’eut pas lieu de traiter et qu’il eût sans doute aussi traitées par le laudanum. Malgré ce médecin et malgré son médicament, aucune de nous ne mourut, à Satory du moins.

Comment arrivâmes-nous à manger dans ce Walpurgis? Au bout de quelques jours, un garde de Paris, que son service appelait chaque jour à la ville, voulut bien se charger de faire quelques menus achats pour les détenues et nous pûmes enfin nous faire apporter différentes choses: du chocolat, du saucisson, du fromage, quelques paires de bas et du papier. Tout cela ne se faisait pas facilement; à son retour, on l’entourait mieux encore que ne l’avait été le docteur et souvent sa mémoire lui faisait défaut, il apportait du papier à celle qui avait demandé du saucisson, et des bas à celle qui avait besoin de mouchoir de poche, quelques fois il distribuait des vivres à celles qui ne lui avaient rien donné, et oubliait de rendre la monnaie à celles qui lui avaient donné vingt francs.

Mais tout ce manège se faisait à peu près clandestinement, toutes nos demandes, pour nous faire apporter du linge, pour avoir la permission d’écrire ou de recevoir quelque chose du dehors, demeurèrent infructueuses; on ne nous répondit pas.

Le souvenir de cet enfer est resté dans ma mémoire si effroyable et si nébuleux que je n’ai jamais pu y attacher aucune idée de temps. Combien de jours sommes nous restées à Satory? Quinze peut-être. Je dis quinze jours comme je pourrais dire vingt-cinq ans. Ce ne furent ni des jours, ni des nuits, ce fut un morceau de l’Éternité des damnés que les défenseurs de l’Ordre dérobèrent à l’Enfer pour nous l’infliger. Des femmes jeunes, belles, pleines de vie, sont venues là à vingt-cinq ans, qui en sont sorties quelques jours après avec les cheveux blancs et les germes morbides dans la poitrine.

En même temps que l’infection grandissait, la vermine pullulait; c’était par légions que les poux nous envahissaient et nous étions obligées de nous promener avec notre pain sous le bras, ne trouvant aucune place pour le poser.

Un jour que le docteur passait près de moi et que je me sentais défaillir, je finis par m’écrier:

— Oh, docteur! Ne pourrait-on pas au moins jeter un peu de chlore dans cette salle.

— Sacrebleu! Je crois bien, me répondit-il, et moi qui n’y avais pas songé.

En effet, quelques heures après — l’administration était dans ses jours de largesse — on nous apporta, non point du chlore, mais du phénol Hobœuf dont on arrosa les planches. Il était temps, toutes les poitrines allaient s’éteindre dans une atmosphère empoisonnée.

Un matin, il se fit un mouvement inusité: on nous fit d’abord une distribution d’un pain long d’environ douze kilogrammes pour six détenus, puis nous fit descendre.

Qu’allait-il se passer? Nous n’en savions rien, mais tout ce qu’il pouvait nous arriver, même l’exécution en grand, était préférable à cet horrible séjour et nous descendîmes avec joie.

On nous fit aligner, puis mettre par files et nous partîmes pour Versailles.

Nous allions à la prison des Chantiers.

(À suivre)

Livre cité

Michel (Louise), La Commune, Stock (1898).

Ajoutée le 23 juin 2019, l’image de couverture est extraite d’un plan de Versailles et Satory du dix-neuvième siècle que l’on trouve sur Gallica, là.