Suite du récit d’Émilie Noro

Les Temps nouveaux, 1er mars 1913

V La prison des Chantiers

En quittant Satory, les Chantiers nous firent l’effet d’un palais. C’était un grand bâtiment de deux étages, dont le rez-de-chaussée et le premier étaient de grandes salles non divisées. Au rez-de-chaussée, on logea les enfants, au nombre de cent cinquante à cent quatre-vingts. Nous autres nous fûmes logées au premier, nous étions environ sept cents. Le deuxième était occupé par les bureaux.

La salle que nous occupions au premier étage était une vaste pièce assez basse dont le plafond était soutenu par une double rangée de poteaux; elle était assez pauvrement éclairée par de petites fenêtres cintrées garnies de persiennes; les murs et le plancher étaient à peu près propres. De loin en loin, d’énormes baquets étaient disposés pour servir de water-closets. Malheureusement, il se trouva que les places des sentinelles qui nous gardaient se trouvaient près de ces necessary-houses, ce qui ne manquait pas d’être fort incommodant.

En arrivant, on nous distribua d’abord une botte de paille qui devait nous servir de lit: plus tard, on nous donna des toiles de tente avec lesquelles nous nous fîmes des paillasses, car cette paille ne tarda pas à se transformer en litière et les dieux seuls savent ce qu’il s’y perdit d’épingles, de crayons, de pièces de menue monnaie; peu à peu cependant, nous arrivâmes à nous créer un campement sinon suffisant pour vivre, du moins assez pour ne pas mourir.

Les Temps nouveaux, 8 mars 1913

La plupart d’entre nous avaient été fouillées au moment des arrestations et ne possédaient pas un centime. Mais on sait combien la vie commune agrandit les idées communistes et nous partageâmes nos ressources avec assez de bonne grâce. Nous pûmes nous faire acheter par les gardes du saucisson, du savon, du chocolat, un peu de vin, tout cela, bien entendu, clandestinement. Ce ne fut que plus tard, sous l’administration du lieutenant Marcerou, que nous eûmes la faculté d’acheter, à des marchands venus du dehors, ce qui nous était nécessaire.

Si nos vainqueurs étaient les défenseurs de l’ordre, il n’y paraissait guère à leur administration, et cette prison des Chantiers fut bien le modèle du désordre et de l’arbitraire le plus complet. Toutes les détenues qui avaient un parent domestique, valet, ou simplement ami des amis laquais gouvernementaux, toutes celles qui avaient connu un sergent de ville ou un cousin des cent-gardes [escadron de cavaliers attachés à Napoléon III], se faisaient réclamer; jamais les faveurs impériales ne tombèrent en manne bienfaisante comme sous cette République; il est vrai qu’à côté des Communeux, on avait arrêté tant de sortes de gens, et cela se vit quelques jours après, lorsque M. Macé vint nous faire un. commencement d’interrogatoire.

Du reste, garde-chiourmes, geôliers, membres et présidents des conseils de guerre, tous étaient au moins aussi bonapartistes que Napoléon III [c’était en particulier le cas du lieutenant Marcerou, dont il sera amplement question dans la suite].

Un jour que quelques nouvelles venues demandaient au brigadier Martin, notre premier gardien, un peu de paille pour coucher, il leur répondit avec son rire hébété:

— De quoi? De la paille? Eh bien, faites-en demander à MM. Jules Favre et Jules Simon. N’est-ce pas vous qui les avez nommés, ces brigands de républicains!

M. Macé, à son premier interrogatoire, en fit mettre à peu près trois cent cinquante en liberté. Pour donner une idée du salmigondis qui composait la prison des Chantiers, je transcris quelques questions et quelques réponses:

Il s’adressait à une jeune fille, ma compagne de lit, ou plutôt de paille:

— Comment vous nommez-vous?

— Félicité K…

— Votre âge et votre profession?

— Dix-huit ans; je suis employée dans un magasin de chaussures.

— Pourquoi avez-vous été arrêtée?

— Je ne sais pas. Je crois que c’est parce que j’ai donné à boire aux fédérés qui étaient campés devant la porte de mon magasin…

Puis, à celle qui venait après:

— Pourquoi avez-vous été arrêtée?

— On s’est trompé, je n’ai rien eu à faire avec ces canailles de Communeux!

— Quelle est votre profession?

La femme se redressant:

— Moi, je suis putain.

M. Macé ne put s’empêcher de lui dire qu’elle était une éhontée et qu’au moins elle devait se taire par respect pour la jeune fille qui était encore à ses côtés.

Cependant, Félicité K… fut retenue aux Chantiers et la fille publique fut mise en liberté. Il est vrai qu’elle n’avait pas donné à boire aux fédérés, tant s’en faut, car elle assura n’avoir jamais eu aucun rapport, surtout en ce qui concerne son métier, avec les bandits de la Commune.

Moi, j’eus la malchance d’être interrogée, non par M. Macé, mais par son secrétaire, un garçon qui voulait faire du zèle.

— Pourquoi avez-vous été arrêtée?

— Parce que mon mari était fédéré.

— Quel grade avait-il?

— Commandant.

— Ah! femme d’un commandant! Bonne à garder.

Mme Régère, à qui on ne demanda pas ce que faisait son mari [nous l’avons vu, il était membre de la Commune], fut mise en liberté.

Nous étions restées cent cinquante à peu près. Le découragement nous prit, nous nous vîmes jugées, condamnées et transportées [déportées, selon la terminologie inventée pour les insurgés de juin 1848]. Mais le lendemain nous vîmes revenir quelques-unes de nos compagnes, puis d’autres le surlendemain, le tiers au moins de celles qui avaient été mises en liberté.

C’est qu’à Paris on ne cessait plus de dénoncer.

C’était si commode pour se débarrasser de quelqu’un de gênant, ou bien pour s’approprier sans peine ce que l’on enviait. Tel mari séparé de sa femme l’avait dénoncée et s’était emparé de ce qu’elle possédait; celui-là même avait fait mieux, il avait aussi dénoncé sa belle-mère. D’autres avaient dénoncé ceux qui leur avaient donné l’hospitalité pendant le bombardement, puis, le mari sur les pontons, la femme aux Chantiers, les dénonciateurs avaient fouillé la maison, fait main-basse sur l’argenterie et les valeurs; ils s’installèrent même chez eux.

Cette pauvre dame qui avait les cheveux tout blancs était une institutrice; l’accusation qui conduisit son mari sur les pontons, où il mourut, était d’avoir fait, pendant la Commune, la musique d’une chanson patriotique. Cette musique avait été faite pendant le siège, mais on n’y regardait pas d’aussi près!

Les arrestations continuèrent donc à Paris, avec nos anciennes compagnes, de nouvelles prisonnières arrivèrent et la salle se remplit de nouveau, et comme à partir de ce moment, nous passâmes sous la juridiction militaire, il n’y eut plus guère la possibilité de se faire réclamer et aucune mise en liberté ne put plus avoir lieu sans une instruction préalable [Céleste Hardouin, dont je reparlerai, a été arrêtée le 7 juillet, sur dénonciations].

Le brigadier Martin fut remplacé par le lieutenant Marcerou.

Cet homme, dont l’image exécrée reste gravée dans la mémoire des infortunés dont il fut le garde-chiourme [Il en sera longuement question plus loin], ce tortionnaire au petit pied n’était pas dépourvu de certaines qualités administratives. Ce fut lui qui commença, qui créa, pour ainsi dire, le peu d’organisation que nous eûmes alors. À la place des baquets immondes dont j’ai parlé plus haut, ce fut lui qui fit distribuer des toiles pour enfermer la paille sur laquelle nous couchions, [il doit manquer un membre de phrase, les baquets ne peuvent pas avoir été remplacés par des paillasses… ] qui fit organiser, dans la cour, une espèce de marché aux provisions; mais à côté de ces qualités, que de férocité basse et cruelle, que d’infamie!

En partant, Mme Régère laissa une place vide à côté de moi et me chargea d’une commission pour une autre détenue qui vint ensuite occuper cette place; cette détenue, c’était Louise Michel; je n’échappai pas à la loi commune et aussitôt que j’eus le bonheur de la connaître, je me mis à l’adorer.

(À suivre)

Livre utilisé

Hardouin (Céleste)La détenue de Versailles, chez l’auteur (1879), — réédition, Les Amis de la Commune (2005).