Incise dans le récit d’Émilie Noro

Certains des témoignages contre Marcerou publiés dans L’Intransigeant en août 1880 (une série d’articles de Frédéric Cournet) ont été repris dans une brochure. C’est le cas de celui du jeune Henri Ranvier, déjà publié dans un précédent article. C’est aussi le cas de celui d’Herminie Cadolle et de Mme Dalang.

Déposition des citoyennes Cadolle et Dalang

Un jour, un enfant de corvée n’ayant pas fait exactement ce qu’on lui commandait, fut frappé de coups de corde par un garde de Paris. À cette vue la citoyenne Bousquet, émue et indignée, protesta contre cet acte de férocité. Furieux, ce misérable tourna sa rage contre elle et une trentaine de femmes accourues aux appels de leur compagne, qu’elles tentaient d’arracher à cette bête brute. Des gardes survinrent et coups de corde, coups de poing et coups de pied de pleuvoir. Ce fut horrible. Les cris de douleur et de colère avaient été entendus au dehors. Une foule anxieuse s’était formée devant la prison et menaçait même de forcer les portes, lorsque Marcerou survint: « Ficelez-moi solidement toutes ces g…-là, et faites-les monter à mon bureau. » Ce qui fut fait, mais non sans protestation et résistance. Alors, choisissant entre toutes ses victimes les citoyennes Noro, Annette Guay, Dijon — morte depuis — et les deux sœurs Bousquet et Cadolle, il ordonna qu’elles fussent attachées à un poteau. Puis, sans crainte, bravement, le Marcerou prit plaisir à les invectiver et à les torturer. Au cri de douleur poussé par la citoyenne Dijon, il répondit: « Serrez-les fort, je voudrais qu’elles en crevassent, car, si un jour leur parti était le plus fort, vous verriez ce qu’elles nous feraient. » Inutile de dire que la besogne fut bien faite; les valets étaient dignes du bourreau: les cordes entraient dans les chaires et y creusaient leurs sillons sanglants. La citoyenne Bousquet voyant des enfants près de nous, leur dit: « Enfants, regardez et souvenez-vous! Vive la République! vive l’humanité! » — Je vous en f… de la République et de l’humanité, tas de crapules! répliqua cet immonde gredin. Il nous tint trois heures durant attachées à cet endroit, puis, raffinant sa cruauté, il nous fit descendre dans un manège à eau et nous fit mettre toutes dans une position telle qu’il nous eût été impossible de vivre un heure, si les cordes de l’une d’entre nous, moins serrées que celles des autres, ne lui eussent permis de détacher ses compagnes.

Pendant que nous subissions ces horreurs, une des nôtres, restée libre, écrivit à son député, M. Vétillart, lui racontant les faits qui venaient de se passer et lui en signalant d’autres, notamment celui de cet enfant de 11 ans frappé par le Marcerou de quatre-vingts coups de canne, relevé évanoui du banc sur lequel on l’avait étendu nu jusqu’à la ceinture, transporté d’office à l’ambulance où il mourut. Celui également d’un autre enfant frappé par ce monstre d’un coup de pied dans le bas-ventre et blessé pour toute sa vie.

Elle signalait également les femmes devenues folles et le fait de cette malheureuse dont la figure fut labourée par la canne de celui qui est aujourd’hui commissaire à la gare de Vincennes. Cette lettre devait âtre communiquée à l’Assemblée. Chose à peine croyable, elle était le lendemain entre les mains du colonel Gaillard qui la remettait à Marcerou.

À la suite de la publication de ce témoignage dans L’Intransigeant, le mari de Mme Dalang, qui était suisse, a été expulsé de France.

Dans L’Intransigeant, le 17 août 1880.

Frédéric Cournet présente le texte d’Émilie Noro:

Nous appelons l’attention de nos lecteurs sur la déposition suivante de la citoyenne Émilie Noro.

Nous avons eu l’honneur de connaître en exil, où elle avait été rejoindre son mari, cette femme si digne de tous les respects et de toutes les sympathies. Laissons la parole à la vaillante prisonnière, témoin et victime des cruautés du misérable Marcerou.

J’apprends que M. Dalang est expulsé à la suite d’une déposition, signée par Mmes Cadolle et Dalang, sur les monstruosités du lieutenant Marcerou.

Est-ce possible? Mais bien loin d’exagérer, ces dames sont restées au-dessous de la vérité, et je me proposais, après votre enquête, de revenir sur l’ensemble des tortures qui nous ont été infligées, soit à Satory, soit aux Chantiers sous Marcerou.

… Eh bien j’affirme, et beaucoup de témoins pourront l’attester, je me suis trouvée présente à la scène dont parlent Mmes Cadolle et Dalang, scène où un brigadier des gardes de Paris, ivre et furieux, frappait à tour de bras sur nos compagnes. Au moment où j’arrivai, attirée par leurs cris, la rage des hommes de son escouade est tombée sur moi, et je fus frappée jusqu’à ce que je perdisse connaissance.

Oui, nous avons été choisies cinq et attachées au poteau et, pour mon compte, les cordes avaient mis ma chair à vif. Oui, les coups et les injures les plus abjectes nous ont été prodigués, et, lorsque Mme Bousquet dit aux enfants: « Regardez et souvenez-vous! » Marcerou, se tournant vers nous, s’écria: « Vos enfants, misérables, c’est de la graine pour Toulon! » Oui, nous avons été conduites au manège et attachées de nouveau là. Au milieu de la nuit, le brigadier, dont le vin n’était pas encore cuvé, vint nous demander si nous étions bien. Comme personne ne demandait grâce, il recommença à nous invectiver dans son vocabulaire d’égout.

Notez que toutes, ou presque toutes, nous avons été mises en liberté par une ordonnance de non-lieu. Et, si je vous parle des tortures physiques qui furent effroyables, je ne vous parle pas des tortures morales, des menaces d’envoi à Saint-Lazare que nous faisait M. Clément, à nous dont le crime était d’avoir été attachées, battues et injuriées.

Et celles de nos compagnes qui sont devenues folles! Une d’entre elles, qui couchait près de moi, avait le corps noirci par les coups de canne de Marcerou.

J’ai vu, oui, j’ai vu le talon de botte de cet homme imprimé en noir sur le sein d’une jeune fille. Donner des coups de pied dans la poitrine ou dans le ventre d’une femme était son délassement favori.

Je m’arrête: la nomenclature serait trop longue; mais je me souviens et j’affirme. Oui, tous ces faits sont vrais et je défie Marcerou de me donner le démenti.

(À suivre)

*

Herminie Cadolle, outre une courageuse prisonnière et victime de Marcerou, est connue pour avoir été, quelques années plus tard, l’inventrice du soutien-gorge moderne (plus libertaire que le corset!). De ce fait, on trouve sa photo ici ou là sur internet. J’ai copié celle que j’ai mise en couverture de cet article sur le site de la maison Cadolle. Je ne fais pas de publicité.

Livre cité

Le dossier de l’affaire Marcerou. Dépositions des témoins, Paris : impr. Rudrauf (1880).