J’ai entendu lire ce poème à Nice par les amis de l’Amourier, le 29 novembre dernier.

Je vous en dirai davantage sur son auteur, Eugène Châtelain (« ancien de Juin 48 », signataire de l’Affiche rouge de janvier 1871, membre du comité central de la garde nationale…) un autre jour. En attendant, il y a la notice du Maitron.

Pour aujourd’hui, un petit cadeau de fin d’année, Jeanne, d’Eugène Châtelain, dont vous connaissez peut-être un autre poème, « Vive la Commune », qui se chante sur l’air de « La Bonne aventure »).

Avec tous mes vœux pour 2020, notamment aux grévistes des transports.

 

À Jules Lacolley

Vaincu, j’étais rentré blessé;

Je fus pris après la bataille;

J’avais à la face une entaille

Et le poignet droit fracassé.

Ma femme maudissait la guerre;

Elle avait mille fois raison;

Mais elle ne se doutait guère

Qu’on me prendrait à la maison.

Refrain

Jeanne faisait la soupe;

Mon fils était sur mes genoux,

Quand tout à coup la troupe

Parut chez nous.

Ma femme, aussitôt, tomba morte,

Par les soldats frappée au flanc.

Ils avaient brisé notre porte;

Plus d’un était ivre et sanglant.

Jeanne, sur eux, s’était ruée,

Voulant les repousser dehors.

Les misérables l’ont tuée…

Ils ont piétiné sur son corps.

Jeanne faisait la soupe;

Mon fils était sur mes genoux,

Quand tout à coup la troupe

Parut chez nous.

J’avais lutté pour une idée,

Contre des monstres au pouvoir,

Dont l’armée était commandée

Par des brigands hideux à voir.

Quand sonna l’heure meurtrière,

J’étais un simple citoyen,

Ma femme était une ouvrière;

Et, tous deux, nous nous aimions bien.

Jeanne faisait la soupe;

Mon fils était sur mes genoux,

Quand tout à coup la troupe

Parut chez nous.

Lorsque les vainqueurs m’entraînèrent

Avec fureur, et menaçant,

De mon fils ils me séparèrent:

J’ignore s’il vit à présent.

Reverrai-je ce petit être,

Qu’à mon amour ils ont volé?

Dans ma prison je dis: Peut-être!

Et je répète inconsolé:

Jeanne faisait la soupe;

Mon fils était sur mes genoux,

Quand tout à coup la troupe

Parut chez nous.

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Pour en savoir plus sur le dédicataire, Jules Lacolley, que sans doute Eugène Châtelain a connu et fréquenté en exil à Jersey, il y a la notice du Maitron, et si vous trouvez la citation que cette notice contient frustrante, n’hésitez pas à lire intégralement l’article que Le Cri du peuple a consacré à son ancien correcteur en page 3 de son édition du 7 novembre 1884.

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J’ai choisi la photographie de la blanchisseuse Marie-Jeanne Moussu pour illustrer ce poème à cause de son prénom. Je l’ai copiée dans un album de Jean-Paul Achard.

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Le poème appartient aux recueil Les Exilées, paru en 1886, mais je n’ai pas lu ce livre. Je l’ai trouvé dans deux livres au titre identique:

Les poètes de la Commune, Les Éditeurs français réunis (1951).

Les poètes de la Commune, Seghers (1970).