Voici, enfin, Le Père Brafort, d’André Léo. Et enfin complet.

L’histoire de ce roman et de sa (de ses?) publication(s?) est elle-même tout un roman, que ce livre, paru fin 2019, raconte aussi. Je n’en dis ici que quelques mots — écrit dans l’effervescence de la fin du second empire, après l’autorisation des réunions publiques (1868), après la publication par son auteure du très moderne La Femme et les mœurs (1869) — un manuscrit de 1870, un feuilleton (en russe) à Moscou en 1872, un feuilleton dans Le Siècle (novembre 1872-février 73), un volume dans le « Musée littéraire » du Siècle en 1876…

Enfin complet, grâce à une (re-)traduction du feuilleton russe, qui comportait quelques passages « coupés » par Le Siècle — noter que publier un roman de la proscrite André Léo dans les années suivant la Commune ne devait pas être très simple…

Mais de quoi s’agit-il?

C’est un vrai beau roman, avec de l’amour et des drames — et je suis très sérieuse.

Il se présente comme une « biographie » de son « héros », que l’on peut sans peine qualifier de « anti-héros » (et même pire), Jean-Baptiste Brafort, né en 1800 et mort en 1872, qui donc traverse le siècle et ses révolutions. Brafort, quincailler, manufacturier, député, préfet, puis chef de gare… vit et présente, sous tous ces avatars, les réalités sociales et les événements politiques… comme le font les amis de l’ordre (dont il est) et comme le fait le pouvoir (dont il veut être) tout au long de ce siècle (et pas seulement, mais c’est une autre histoire). Rassurons-nous, la signification de ces événements ne fait aucun doute, ni pour le narrateur, ni pour l’auteure, ni pour les lecteurs — et encore moins pour les lectrices!

Cet honnête homme abandonne une amante enceinte, combat les insurgés de 1832 — son frère et sa belle-sœur, eux, sont tués –, force sa fille à épouser un vieux débauché à particule, fait emprisonner ses ouvriers grévistes, viole ses ouvrières et, élu représentant du peuple, tue lui-même son neveu pendant l’insurrection de juin 1848… je ne vous en dis pas plus.

Je remarque que, si l’insurrection de 1832 est un des cadres des Misérables de Victor Hugo, et celle de juin 1848 un de ceux de L’Éducation sentimentale de Flaubert, je ne connais pas d’autre roman que Le Père Brafort qui rapporte les deux événements…

Et surtout, il n’y en a pas qui mette en lumière, comme celui-ci, autant la domination masculine que celle du capital. La jeune ouvrière violée et infanticide et sa défense par le neveu du violeur sont d’une véritable beauté et force — à vous tirer des larmes (j’avais pourtant déjà lu l’édition du « Musée littéraire »). N’empêche, elle est condamnée. Les juges n’appartiennent-ils pas à la classe des exploiteurs — et des violeurs?

Des thèmes toujours actuels, non?

Le texte a été établi par Alice Primi et Jean-Pierre Bonnet, ils ont ajouté des notes fort intéressantes. Il est publié par un éditeur universitaire, mais c’est bien un roman. Un beau roman.

Bref… Lisez Le Père Brafort d’André Léo!

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Si vous ne trouvez pas la jolie réédition papier de La Femme et les mœurs signalée ci-dessous, le livre est sur Gallica, là.

Livres cités

André LéoLa Femme et les mœurs: liberté ou monarchie, Éditions des droits des femmes (1869), réédition en fac-similé Du Lérot (1990), — Le Père Brafort, Le Siècle Musée littéraire (1876), —Le Père Brafort, Presses universitaires de Rennes (2019).

Hugo (Victor)Les Misérables, Bouquins (1995).

Flaubert (Gustave)L’Éducation sentimentale, M. Lévy (1869).