Les notes conservées d’Adolphe Clémence, interrompues le 31 décembre comme nous l’avons dit, reprennent le 1er mars, au moment de l’Occupation prussienne. Très intéressantes, elles montrent la vie à Paris entre le siège et la Commune, le travail qui reprend peu à peu, les élections à la garde nationale, les tensions, la question des canons…

Mars

Mercredi 1er. temps superbe. On laisse entrer les Allemands dans un quartier de Paris. dernier jour de solde 1,50. on paiera maintenant tous les 4 jours.

Au lieu d’entrer à 10h. les Allemands entrent à 8h. Toute la garde nationale est sous les armes, prête à tirer dessus s’ils dépassent la limite qui est tracée — les quais, place de la Concorde et le faubourg Saint-Honoré. Sommes de piquet place de l’hôtel de ville. Boutiques fermées, foule immense dehors. Espoir d’une prochaine revanche. Malédictions générales sur le gouvernement de la Trahison nationale [après la Défaite la Trahison]. Léonide et Georges viennent me voir sur la place.

Jeudi 2. temps superbe. Vais déjeuner chez mon père, mange soupe aux lentilles, hareng salé, lentilles vin et café. promenade avec mon père au Luxembourg, dans la grande allée sont rangés les canons de la garde nationale, rapportés par elle. Léonide reçoit ses quatre jours d’indemnité, soit 3 frs. Charles [Charles Oblet, le père de Léonide] a dû passer la nuit à Alfort-ville afin que les sales Allemands ne brûlent pas sa maison. les infâmes membres du gouvernement de la trahison nationale laissent les ennemis haïs visiter le Louvre et les tuileries. Qu’ils soient tous maudits comme traîtres et b[?]

Vendredi 3. temps toujours trop beau. Les cochons d’Allemands évacuent Paris. Et nous, nous n’avons rien à manger. Comment cela finira-t-il?

Samedi 4. Je me suis fait coupé [sic] les cheveux jeudi cela m’a valu une fluxion [?] aujourd’hui j’ai une fièvre assez forte. M. Saurus se refuse à me faire des billets pour les loyers qu’il nous doit [un sous-locataire]. Me couche avec une forte fièvre. Mange du géromé pour la 1ère fois.

Dimanche 5. temps toujours trop beau, visite de Ferrand pour la reliure de son album des maisons, solde, trois gardes nationaux de la 3e Compagnie du 264e bataillon viennent pour déménager M. Saurus. Violente scène à ce sujet. Cette nuit la garde nationale a été appelée pour renforcer la garde du parc d’artillerie de la place des Vosges, Vinoy témoignant l’intention de les reprendre.

indemnité à Léonide.

Lundi 6. il pleut un peu. Dépose une plainte au Commandant du 264e Bataillon contre le garde Saurus de la 3e Compagnie et ses trois acolytes. Reçois 6f pour moi et 3f pour Léonide. Suis assigné demain chez le juge de paix par Mme Parisis. Écris à ma tante à Versailles une longue lettre dont l’enveloppe est bordée de noir et de rouge deuil et sang. À quand la revanche?

Mardi 7. temps superbe. Hier le gaz a presque partout reparu. Vais au laminoir [une machine à cylindres servant à aplanir les cahiers des livres] chercher mes volumes. Vais ce matin à midi en conciliation chez le juge de pais. Il est décidé et accepté par nous que M. et Mme Sauras, sa fille et son gendre, feront 4 reconnaissance échelonnées de 2 mois en 2 mois, la 1ère de 35 frs pour le 7 mai prochain, les autres de 30 fr de 2 mois en 2 mois

Mercredi 8. De garde à la place des Vosges afin d’empêcher l’enlèvement des 60 pièces d’artillerie qui y sont déposées. Visite de M. Delaporte relativement à ses volumes. Suis délégué par ma Compagnie pour aller la représenter à une réunion des délégués de Compagnies de la garde nationale de l’arrondissement. Temps superbe. Ma tante nous envoie 10 frs.

Jeudi 9. beau temps, pluie le soir. depuis le 1er mars, on repave la rue des Juifs. Léonide va au Laminoir chercher les dictionnaires Dupiney [Dictionnaire français illustré et encyclopédie universelle : ouvrage qui peut tenir lieu de tous les vocabulaires et de toutes les encyclopédies… : publication nouvelle enrichie de 20 000 figures…] à Delaporte. Vais chercher à la poste les 10 frs de ma tante c’est le 1er mandat venant de Versailles à ce bureau. Préviens la 9e Compagnie du 96e d’envoyer son délégué à la réunion de ce soir, à la réunion du soir sont nommés délégués de l’arrondissement (du 4e) Moreau, Clémence et Demeule

Vendredi 10. Visite de Volk [je ne suis pas sûre de la lecture] Travaille un peu, beau temps. Reçois 9 frs montant de notre indemnité de la garde nationale Léonide et moi. Me fais signer ma délégation à ma compagnie. le soir chez Durand décidons le paiement d’une cotisation de 2f par semaine.

Samedi 11.  Beau temps, travaille un peu, le matin porte 4 volumes à M. Mayer à la dorure, achète pour 95c de carton 3 feuilles

Dimanche 12. Temps superbe. Visite à MM. Badin et Truchy. Députations et délégations à la Bastille. Affiche du Comité central de la garde nationale à l’armée. Visite de Lafitte pour aller au Comité central. Le soir visite à Charles avec Léonide et Georges; il est absent, à Alfort-ville probablement.

Lundi 13. Il pleut un peu le matin. Le temps est très changeant. Vais à la dorure, achète 3 feuilles de papier raisin marbré chez Geangeon [Grangeon?] pour 25c, entretien sur le papier allemand. Visite chez Rifflet, il brocante chez Camaert. Le soir au bal des célestins maintenu provisoirement délégué de l’arrondissement, visite de mon père

Mardi 14. temps variable, pluie. Solde des 9 frs de la garde nationale. Hier M. Mayer solde une facture de 3,75. Aujourd’hui le jeune homme de Jeanperin solde pour 4 volumes 6 frs. Ce matin reçois une circulaire du Commandant du 96e Bataillon enjoignant de faire le service ou de rendre ses armes. Visite de Moreau à ce sujet. Visite d’une femme pour garde d’enfant. Visite de M. Lévêque. Le soir à la solde émotion causée par la circulaire du Commandant. Mécontentement général. Service pour demain.

Mercredi 15. Neige, pluie et soleil. Réunion au Waux-Hall. Garde à la mairie du 4e arrondissement poste intérieur. Le soir au Comité central jusqu’à 2h du matin.

Jeudi 16. Descend [sic] de garde à 10h1/4. forte neige. Boue. Comité central à 2h jusqu’à 5h1/2. Suis nommé de la commission administrative, archiviste. Circulaire à ma compagnie pour nomination de 3 délégués. à 8h1/2 je vois avec Fauris l’artillerie qui vient pour enlever les canons de la place des Vosges.

Vendredi 17. temps beau. L’artillerie se retire sans enlever les canons de la place des Vosges. la garde de Paris arrive à 1h1/2. plus tard à 9h1/2 [?] est empêchée de pénétrer sur la place elle se retire sans mot dire. Permanence du 4e à la colonne de la Bastille. Visite à Montmartre la nuit, à midi les canons sont retirés de la place des Vosges et dirigés mairie de Belleville. Les lettres de convocation pour ma compagnie sont distribuées.

Samedi 18. temps froid. Proclamation du pouvoir exécutif et des ministres relative aux canons gardés par la garde nationale, au Comité central et au Général Paladine. Mise en scène imitée du 2 décembre [1851, le coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte]. La troupe n’est pas disposée à remplacer la police. La garde nationale est partout rassemblée. Notre bataillon est de piquet à domicile. Le drapeau rouge est arraché des mains du génie de la Liberté sur la colonne de juillet.

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Le génie récupère son drapeau rouge à peine quelques heures plus tard, pendant que le gouvernement fuit à Versailles, et que le Comité central prend le pouvoir laissé vacant — et Adolphe Clémence n’a plus le temps d’écrire son journal.

L’image de couverture représente le génie lors des manifestations des 24 et 25 février 1871. Elle est extraite de l’image

(cliquer pour agrandir), sur laquelle on voit que le génie n’était pas tout seul, et qui est parue dans Le Monde illustré du 4 mars 1871 (je l’ai copiée sur Gallica, là). 

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Le carnet est aux archives de la préfecture de police (dossier Ba 1013).