Vous n’avez pas tout à fait terminé Le Juif errant commencé avant-hier. Voici donc pour aujourd’hui un bref article, signé Maxime Vuillaume, communard et journaliste. Il évoque une autre période dramatique, le siège de Paris (hiver 1870-71) sous les bombardements prussiens — mais pas seulement. J’ai trouvé cet article dans Le Radical du 17 octobre 1897.

 

LES DEUX OBUS

Il y a quelques jours, en travaillant aux fondations du pont Alexandre III, les ouvriers trouvaient deux vieux obus, que l’on transportait, avec toutes les précautions d’usage, à la direction d’artillerie. Obus du siège ou de la Commune? Très certainement du siège. Les Invalides furent bombardés à outrance, et servirent de cible aux batteries allemandes, spécialement pendant les journées des 16 et 17 janvier. Le soir du 17, l’hôtel avait reçu seize projectiles. Et quels projectiles ! Chargés, les obus que nous envoyaient les canons de Fontenay-aux-Roses pesaient 80 kilogrammes et mesuraient 65 centimètres de hauteur. Pour l’époque, c’était ce qu’il y avait de plus réussi en obus; aujourd’hui, on fait bien mieux, et, si jamais on-nous bombarde encore, nous n’avons qu’à nous bien tenir.

Il y a déjà vingt-sept ans, et cependant le souvenir du premier obus que reçut Paris n’est point encore effacé de ma mémoire; — le premier ou l’un des premiers. C’était le 5 janvier. Il faisait un froid de chien et, par-dessus le marché, du verglas. Depuis quelques jours on annonçait le bombardement, et on ne voyait cependant rien venir. On commençait à douter quand, un beau soir, cela se répandit comme une trainée de poudre — c’était le moment ou jamais — quelques obus étaient tombés à Montrouge et à Montparnasse. À cinq heures du soir, patatras, juste en face la maison que j’habitais alors, contre un mur élevé qui clôt le couvent des Ursulines, un énorme projectile s’abattit.

Après le premier, ce fut le second, et puis d’autres. Rue d’Enfer, rue Gay-Lussac, rue du Faubourg-Saint-Jacques, les projectiles pleuvaient. Dans la nuit du 8 au 9, on calcula que deux mille bombes avaient atteint le quartier du Jardin des Plantes, le Luxembourg, Montrouge, Vaugirard et Auteuil. Le Muséum, l’hôpital de la Charité, la Salpêtrière, l’Enfant-Jesus, le Val de Grâce, la Pitié [des hôpitaux], ne furent pas respectés. Le drapeau de Genève [la croix rouge] pouvait flotter, les malades pouvaient gémir. Les obus tombaient toujours. Quelques mois plus tard, hélas! la guerre civile devait violer, elle aussi, l’asile de souffrance et de mort, tuer Fano [Valère Faneau, médecin assassiné par l’armée versaillaise avec les blessés de son ambulance] à l’ambulance de Saint-Sulpice.

Revenons à nos obus. Paris offrait, à ce mois de janvier 1871, le spectacle le plus lamentable. Le soir, les rues noires, les cafés à peine éclairés. À neuf heures précises, le premier coup de canon tonnait dans le lointain, l’obus tombait,

Fleur de bronze éclatée en pétales de flammes

dit dans l’Année Terrible l’immortel auteur des Misérables. On s’habitua vite du reste à cette musique. Le plus dur était de rentrer chez soi, de traverser les espaces découverts, les places, avant que le projectile ne vînt s’éparpiller autour de vous en mitraille mortelle.

Le point extrême atteint par les obus fut, paraît-il, l’île Saint-Louis. Quatre bombes tombèrent, le l7, aux quais de Béthune et d’Orléans. Le Panthéon était particulièrement visé. Il faut croire que c’était un jeu de la part des artilleurs prussiens, qui couvrirent le quartier d’obus jusqu’à ce qu’enfin la coupole fût atteinte et traversée ; le projectile éclata dans l’intérieur du temple. Le matin on devait y installer une ambulance. Ceux qui ont la vue perçante peuvent encore remarquer la place où fut crevée la coupole, à la couleur du revêtement un peu différente de la teinte générale du dôme.

La Sorbonne fut, elle aussi, écornée, et bien des balcons écrasés. Le matin, quand la pluie de fer avait cessé, on allait inspecter le quartier, compter les moellons arrachés, les murs éventrés. Au fond, on s’en moquait comme on rit de tout à l’âge heureux où nous étions. Les vieillards, les femmes, les enfants, ne riaient guère, réfugiés dans les caves, tremblant à chaque roulement des projectiles qui passaient pardessus leurs têtes. En huit jours, du 5 au 13 janvier, on compta 51 morts et 138 blessés.

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Dix degrés de froid, la neige, pas de bois pour se chauffer, pas de viande, pas de pain. Il y a des gens qui écrivent aujourd’hui sur cette époque qu’ils n’ont point vue, comme si rien d’extraordinaire ne se fût passé. Et pourquoi donc Paris s’est-il révolté, demandent-ils avec une naïveté superbe! Une seule chose étonne ceux qui ont vécu ces heures terribles, c’est que Paris ait attendu aussi longtemps, sans protestation autre que les deux échauffourées du 31 octobre et du 22 janvier. Stoïquement, les femmes faisaient queue à la porte des boulangers et des bouchers pour y recevoir la maigre ration de viande de cheval ou de pain noir, quand il y en avait.

Par-ci par-là, on passait cependant quelque bon moment. Tel ce jour où un obus, que nous n’eûmes pas la force de maudire, éventra la devanture d’un de ces accapareurs comme il y en eut trop à cette époque néfaste. Pendant deux jours consécutifs, un marchand de comestibles n’avait-il pas eu le courage d’installer derrière sa glace bien frottée, une dinde énorme, truffée et grasse à faire envie, insultant de sa rotondité les estomacs aplatis des pauvres diables ! On était en janvier. 500 francs! portait la pancarte. Quelqu’un l’acheta. C’était à Noël. Dans les deux ou trois premiers jours du bombardement, la boutique fut enfoncée. C’était d’une gaîté un peu sinistre, mais nous en rîmes de bon cœur, les seules victimes ayant été les pâtés de foie gras, que nous dévorions des yeux.

Les deux obus du pont Alexandre III m’ont rappelé tous ces souvenirs. Un encore pour finir. Je l’oublierais d’autant moins qu’il rappelle une parole qui devait, plus tard, devenir célèbre. Le 19 janvier, au Collège de France, un professeur, M. Levasseur, faisait son cours. Un obus tombe, qui envoie un éclat près de la chaire. Le professeur, calme, dit simplement à ses auditeurs un peu émus : « Si vous le voulez, je vais continuer mon cours. » Tiens, mais, nous connaissons cela. « Le cours, la séance continue! » Notez que je lis cet épisode dans un livre publié en 1871. Vous voyez qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, pas même les mots historiques.

MAXIME VUILLAUME

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L’image de couverture est un dessin de Daniel Vierge, ce sont des habitants de Grenelle qui fuient le bombardement. Je l’ai trouvée sur le site du Musée Carnavalet, là.