Si vous saviez le nombre d’ « amis » de la Commune qui m’ont dit, d’un air réprobateur: « Ah! vous, vous n’êtes pas collectionneuse! ». Non. Pas du tout.

La lecture de l’article que je publie aujourd’hui m’a soulagée… Et ce n’est pas une contrefaçon.

Il est paru dans L’Aurore le 11 juin 1907, sous ce titre.

Fausse monnaie, médailles suspectes

L’arrestation des faux monnayeurs montmartrois –” parmi eux l’anarchiste connu Matha, dont il est juste de mentionner la véhémente protestation [il s’agissait vraisemblablement d’une provocation policière — voir l’article du Maitron sur Armand Matha] –, me fournit l’occasion de parler ici, non de !a fausse monnaie, mais de quelque chose de très approchant, des fausses médailles, ou tout au moins des médailles et en général des bibelots suspects. Il y en a tout un tas, énorme, qui passent et repassent à tour de rôle, dans les grandes ventes, et que parfois les amateurs se disputent à prix d’or. Telles les prétendues reliques de l’époque de la Commune de 1871. Le musée Carnavalet possède ainsi, exposées dans une superbe vitrine, nombre de ces médailles, commémoratives des événements qui se sont déroulés du 18 mars, jour de la victoire de l’insurrection, à la fin de Mai, date de la chute et de la répression. Maintes fois, j’ai examiné avec soin au Carnavalet ou ailleurs, ces médailles, qui sont, pour la plupart, en étain doré ou bronzé. J’en possède quelques-unes, trouvées au hasard des visites aux brocanteurs.

La collection de médailles de la Commune du musée Carnavalet est celle que forma un amateur, célèbre, M. de Liesville, qui possédait, comme l’on sait, l’une des plus merveilleuses collections de l’époque révolutionnaire — la grande. Trois amateurs l’avaient imité dans sa recherche des médailles de 1871. L’une de ces trois collections fut livrée aux enchères, à la salle Drouot, en 1889. J’ai sous les yeux le curieux catalogue qui me permet de donner quelques éclaircissements sur les médailles — on peut dire déjà, les fausses, ou tout au moins suspectes médailles de la la Commune.

Les médailles renfermées dans cette collection sont inscrites sous les numéros 809 à 926 du catalogue. Elles rappellent nombre de faits ou d’incidents de la période communaliste : la proclamation de la Commune ; les nominations des généraux : Dombrowski, La Cécilia, Wroblewski ; la manifestation des francs-maçons en vue d’obtenir un armistice entre Versailles et Paris ; la formation de la cour martiale, l’entrée des troupes régulières dans Paris, etc., etc. Il y en a comme cela 118, sans compter toute une série composée sous le titre Les Martyrs, des numéros 927 à 946, soit vingt médailles commémorant l’arrestation, la détention et la fusillade de l’archevêque Darboy et des autres otages. J’ignore si toutes les médailles inscrites dans le catalogue en question se trouvent dans la collection du musée Carnavalet. Il y en a dans tous les cas, une bonne partie.

Il y a fort longtemps que je suspectais ces souvenirs de la Commune, D’où venaient ces médailles ? Qui les avait frappées? Où avaient-elles été frappées ? J’ai vécu, de mars à mai 1871, d’une existence très active. Il ne se passait pas grand’chose qui ne fût connu, sans tarder, à notre journal le Père Duchêne. Jamais nous n’y entendîmes parler, ni autre part, de médailles frappées en commémoration de tel ou tel fait. Et il s’en serait frappé ainsi plus d’une centaine, en soixante-dix jours! Le doute m’était donc permis.

Mieux encore. Ces médailles, quelques-unes du moins, citent des noms. Les personnes nommées, inscrites, selon la formule consacrée, sur le bronze de l’histoire, représenté ici par le rond d’étain, ont-elles eu connaissance de ces médailles et de cette frappe ? Non.

Un exemple. Le numéro 908 de la collection est une médaille en étain doré, de 46 millimètres de diamètre. Elle porte au revers cette mention saugrenue : « Bataillon des Pétroleurs, dits Enfants du tonnerre, 20 mai 1871. Les citoyens Pariselle et Giffault organisent femmes et enfants avec des pinceaux et des casseroles pour aller badigeonner les murs et y mettre le feu. »

Le citoyen Giffault, ici nommé, notre ancien confrère de l’Intransigeant, était, sous la Commune, commissaire de police attaché au cabinet du délégué à la Sûreté générale, Raoul Rigault ; Giffault est mort il y a six mois. Je lui ai présenté un jour ledit catalogue et fait lire la fameuse mention que je viens de reproduire. Inutile de dire qu’il n’avait aucune connaissance de cette médaille, ni des autres. Et ces Enfants du tonnerre I Qui en a jamais entendu parler !

La plupart des inscriptions qui ornent les prétendues médailles de la Commune sont émaillées de fautes nombreuses dans l’orthographe des noms propres [comme celle de Parisel ci-dessus]. Elles commémorent tout, ces médailles. Le numéro 918 commémore la cour martiale de la caserne Lobau ! Et une autre inscrit fièrement cette devise au-dessous d’un buste de Minerve « La France a vaincu l’anacharchie (sic), le brigandage et les pétrolistes (resic). » Le tout entouré d’une couronne de chêne. Anacharchie, passe encore pour une faute de métier. Mais pétrolistes !

Tout cela ne suffirait cependant pas à démontrer que les médailles de la Commune fussent des fausses médailles, frappées après coup, quand déjà plusieurs années avaient passé sur les événements. Ce n’est pas parce qu’une médaille est grossière, qu’elle est fausse. Mais voici quelque chose de plus inquiétant. Suivez attentivement la petite histoire suivante.

Dans les premiers mois de 1874, le préfet de police, alors M. Léon Renault, fut averti que des pièces de cinq francs, en argent, à l’effigie de Napoléon IV, venaient d’être frappées. Par qui? Où? C’est ce qu’un agent, très habile, fut chargé de découvrir. Cet agent parvint tout d’abord à se procurer une de ces pièces, qui lui fut livrée, au prix de cent francs par un marchand de médailles des quais. Le marchand, peu soupçonneux, ne s’aperçut pas qu’il était filé. Mis en train par le beau billet bleu, il retourna à la source. Le pot-aux-roses, ou aux écus, était bientôt connu. Le fabricant de pièces à l’effigie de Napoléon IV était un ancien employé de l’Hôtel des Monnaies d’une nation voisine — on m’a dit de la Monnaie de Bruxelles.

Maintenant, je copie textuellement le document policier sur lequel je m’appuie :

Cet employé faisait fabriquer, partout où il le pouvait, dans des conditions de discrétion absolue, des médailles commémoratives de divers événements plus ou moins contemporains puis il vendait ensuite aux amateurs ces médailles apocryphes, comme de véritables pièces historiques lui ayant demandé de patientes et coûteuses recherches.

On voit déjà pointer le bout de l’oreille du faussaire. Mais voici qui est tout a fait convaincant :

On découvrit ainsi, chez cet individu, au milieu d’un grand nombre d’autres spécimens, une collection de médailles en plomb représentant les principaux actes de la Commune de Paris en 1871. Ces médailles n’avaient jamais été frappées pendant l’insurrection. Elles étaient l’œuvre de notre industriel, qui les vendait fort cher à des amateurs trop crédules.

Et voilà. Maintenant, aux amateurs de se renseigner plus complètement. Le dossier de l’affaire des pièces à l’effigie de Napoléon IV n’a certainement pas été détruit, il doit être dans les archives de la Préfecture de police. On y trouvera tout ce qui peut intéresser ces « médailles qui n’avaient jamais été frappées pendant l’insurrection ». Donc, documents numismatiques faux. M. Georges Cain directeur du musée Carnavalet, chercheur sagace et amateur très éclairé, pourrait s’il a du temps de trop, voir cela.

Il n’y a du reste pas, en fait de souvenirs de la Commune, que les médailles qui soient suspectes. Dans le même catalogue, figure, sous le numéro 1.204, un « bonnet phrygien, en épingle, surmonté d’un petit fourneau (le fourneau qui signait les numéros du journal d’Hébert), porté par la compagnie des Enfants du Père Duchêne ». Toujours, bien entendu, sous la Commune.

Encore un faux. Je suis, je crois, en bonne posture pour certifier que cet insigne n’a jamais été porté par les hommes du Bataillon du Père Duchesne, par cette bonne raison qu’ils n’eurent jamais ni insigne, ni uniforme autre que l’ordinaire vareuse des fédérés.

Collectionneurs, méfiez-vous des reliques de la Commune!

MAXIME VUILLAUME

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Ne me demandez pas si la médaille de couverture est vraie ou fausse: elle était déjà vendue quand je l’ai brutalement copiée sur le site d’un vendeur. 

Cet article a été préparé en mars 2020.