Voici son article, tel que le publie La Patrie en danger datée du 27 octobre.  

Des canons

On se préoccupe beaucoup en ce moment d’une souscription patriotique dont le produit est destiné à l’achat de canons se chargeant par la culasse. Le comité scientifique des vingt arrondissements de Paris nous a dit: Il faut 1,500 canons pour délivrer la France, au prix de 5,000 francs chacun, soit 7,500,000 francs.

N’avons-nous pas cette somme en France ? Oui, et plus que cela.

Sous l’empire, quand on faisait un emprunt de deux cent millions, il était couvert en quarante-huit heures, et maintenant qu’il s’agit de sauver la France, on ne trouverait pas cette somme si minime. Ce serait assez pour prouver que nous sommes indignes d’être les descendants des héros de 1792. Quand la Convention dit à Hoche que l’argent manquait pour payer ses appointements, il répondit en envoyant la dot de sa femme. Et nous ne l’imiterions pas!

Oui, nous l’imiterons; et, pour cela, voilà ce que je propose:

Que tous les hommes et femmes fassent le sacrifice de leurs bijoux et argenterie; que chacun porte ce qu’il possède de ce genre au comité scientifique, et on en fera de l’or avec lequel on pourra faire face aux dépenses actuelles.

Si le bronze manque, qu’on emploie les colonnes, les statues, les cloches, et en cela encore, les particuliers peuvent aider. Ne peut-on faire le sacrifice de tous les bronzes qui ornent certains appartements dont les lâches propriétaires ont fui devant le danger.

Quand il s’agit de sauver la France, tout doit être sacrifié, et, si le plomb manquait pour faire les balles, nous en ferions en or ou en argent; mais nous ferions respecter la France à ces barbares, ces despotes qui voudraient nous ravir notre liberté.

Je conclus donc en demandant:

Que hommes et femmes apportent au creuset or et argent sous quelque forme qu’ils soient;

Que tout ce qu’il y a de bronze dans Paris soit employé dans les fonderies, et cela dans quarante-huit heures; ensuite nous verrons si les Prussiens seront vainqueurs…

Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’attendre qu’il plaise à ces messieurs de nous faire mourir de faim, et en cela je crois que beaucoup sont de mon avis.

À ceux qui me répondraient, comme cela a été fait au Pré-aux-Clercs, qu’il y a des bijoux de famille auxquels on tient à titre de souvenir, je dirai que la France et son honneur sont les plus beaux bijoux que nous puissions conserver.

Ve Leroy

Marie Alexandrine Leroy, si elle est veuve, n’a que vingt ans. Elle avait seize ans lorsqu’elle s’est mariée, et son mari est mort peu de temps après. Comme son article le montre — elle dit qu’elle est intervenue à la salle du Pré-aux-Clercs — c’est une habituée des réunions publiques et des clubs. Les lecteurs de La Patrie en danger se souviennent peut-être qu’elle est intervenue aussi à la réunion du Comité républicain du dixième arrondissement, lors de sa séance du 7 octobre:

La citoyenne Leroy porte à la connaissance de l’assemblée la formation, à la barrière d’Italie, d’ambulances nouvelles destinées à recevoir les blessés, et d’établissements chargés de distribuer gratuitement de la viande, du pain, du café, etc. Elle fait un appel aux habitants du Xe arrondissement pour les engager à lui prêter leur concours moral et matériel. La réunion nomme séance tenante une commission composée des citoyens Claris, Parent et Télidon, chargés de faire une démarche auprès du Gouvernement pour obtenir son concours.

Le compte rendu est publié dans le journal daté du 11 octobre. La citoyenne Leroy avait aussi écrit une lettre au journal, je remonte dans le temps et je lis dans le numéro daté du 8 octobre:

La citoyenne Leroy nous écrit pour nous faire remarquer qu’elle est l’auteur de la lettre publiée par nous au sujet des buffets patriotiques et qui, par erreur, a été signée Hervy.

Soit elle écrivait très mal, soit le journal était vraiment mal corrigé… Cette lettre, publiée dans le numéro daté du 5 octobre, la voici:

Citoyens,

Il est dans la vie des heures malheureuses où la patrie a besoin de tous ses enfants pour l’arracher à la tyrannie et la disputer à l’ennemi… Nous traversons une de ces crises terribles ; à cette heure, tout ce qu’il y a de vie, de sang dans nos veines, appartient à la France républicaine: c’est pourquoi nous, femmes, avons voulu, dans la limite de nos forces, contribuer au salut de la France…

Nous, sœurs, épouses, mères des combattants, avons seules le droit de panser les blessés, d’alléger leurs souffrances physiques et morales : nous ne voulons pas laisser à ces sœurs de charité le droit de soigner nos chers blessés. — Elles ignorent tout de ce qui est du devoir de la femme, elles ont abandonné les devoirs de la famille, comment pourraient-elles comprendre les alarmes du père qui songe à ses enfants? Non, je le répète, c’est à nous qu’appartient ce droit, et pour l’exercer, voilà ce que nous avons fait:

Nous avons fondé une société dont le but est celui-ci: nous établissons, sur toute la ligne des fortifications, des buffets patriotiques desservis par des dames de bonne volonté. Dans ces buffets, nous distribuons gratuitement, jour et nuit, aux gardes nationaux qui sont de garde aux remparts du potage, du café, du thé, du cognac, du vin, etc.

Il y a dans chaque buffet deux lits pour recevoir les blessés, procéder à un premier pansement, et, après leur avoir donné un breuvage confortable, veiller à ce qu’ils soient transportés dans une ambulance ou dans leur domicile, selon leur désir.

Trois buffets fonctionnent déjà, nous voulons en établir beaucoup d’autres, mais notre œuvre dépendant uniquement de l’initiative privée, nous sommes obligées de faire appel à l’humanité, à la fraternité de tous: que chacun donne ce qu’il peut à l’heure du danger, nous devons tous nous soutenir…

J’espère que tous les citoyens voudront bien nous venir en aide en pensant que leur offrande servira à soulager ceux qui seront heureux de mourir pour la France.

Je fais un dernier appel à votre générosité au cri de Vive la République universelle, une, indivisible et invincible.

Veuve Hervy

52 rue Montmartre

La citoyenne Leroy qui, certainement signait « Veuve Leroy » dans un souci de respectabilité, se situait comme « sœur, épouse, mère » (je crois qu’elle n’était ni épouse ni mère — même si elle avait eu une petite fille, vite morte), fondait des buffets pour nourrir et soigner, elle était dans son rôle de femme. Voulant fondre des canons, elle l’était un peu moins, mais tentant de réunir des bijoux, elle restait dans ce rôle. 

Si nous possédons aujourd’hui un portrait d’elle, c’est parce qu’elle est sortie de ce rôle. Ce portrait est paru dans le compte rendu du Conseil de guerre qui jugea, en août 1871, les membres de la Commune. Elle a été interrogée comme témoin à propos de Raoul Urbain, élu du septième arrondissement, avec qui elle vivait pendant la Commune. Au cours de ce procès, on ne l’appelait ni « citoyenne Leroy », ni même « veuve Leroy », mais « femme Leroy » ou même « fille Leroy ». Si une planche la représentant a été incluse dans le compte rendu de ce procès, c’est qu’elle était considérée plus que comme un simple témoin. 

Elle-même a été jugée le 18 septembre 1871, et condamnée à la déportation simple en Nouvelle-Calédonie.

Livre utilisé

Troisième conseil de guerreProcès des membres de la Commune, Versailles (1871).

Cet article a été préparé en juin 2020.