Ah! on ne les aime pas, les maraudeurs! En tout cas le gouvernement ne les aime pas. Dès le 22 octobre, des « instructions sommaires sur les marches militaires de la garde nationale » signées Trochu, contiennent « arrêter les maraudeurs et plus généralement toutes personnes qui enlèveraient les récoltes sans l’autorisation des maires ». Il s’agit d’aller chercher des légumes au-delà des fortifications… toutes sortes de bruits courent, ils vendent moins cher aux Prussiens, ce sont des espions, etc. 

Blanqui leur consacre son article dans La Patrie en danger datée du 21 novembre. Le voici, avec trois jours d’avance.

Les maraudeurs

Paris va succomber. La bourgeoisie ne demande qu’à le livrer, et le peuple ne veut plus le défendre. Après quelques heures d’illusions, qui lui montraient l’aurore d’un moins dur avenir, tout s’est éteint. La nuit de la désespérance s’est faite devant ses yeux, et il est rentré dans sa morne résignation.

C’est toujours la société marâtre qui met le pauvre hors la loi, comme un criminel, et ne reconnaît le citoyen qu’à ses écus. C’est toujours la société hypocrite et féroce qui écrivait hier: Charité, qui écrit aujourd’hui: Liberté, Égalité, Fraternité, sur la porte de ses prisons.

L’ennemi, en armes sous ses murs, ne la trouble point. Elle a compris qu’il n’était pas pour elle un danger, mais une sauvegarde, un gendarme à poucettes plus serrées contre ceux qui ne possèdent pas.

Les malheureux l’ont bien compris aussi, et déjà leur attitude semble dire « Entre deux geôliers, que nous importe? » Pour un sou de plus les maraudeurs vendent leurs épaves aux Prussiens. Ils s’en seraient indignés, il y a six semaines. Mais depuis six semaines, combien de détrompements et de cœurs déchirés!

L’enthousiasme se retire comme le flot brisé par le roc. Le peuple apprend une fois de plus que la patrie est la propriété du riche, la seule, du reste, qu’il soit toujours prêt à céder pour bien moins de trente deniers. Ce n’est pas celle-là qui l’inquiète.

Il est autrement soucieux de son pignon sur rue, ou d’une chaise de sa salle à manger, voire d’un légume de son jardin. Quand l’envahisseur pille, saccage et brûle, il ne voit là que le droit de la guerre, et ne s’effarouche pas.

Mais que des misérables, affamés et nus, sans travail, sans asile, sans pain, s’en aillent disputer aux obus un meuble abandonné, aux uhlans quelques racines, la société s’irrite de cet attentat à la propriété et fulmine l’anathème contre les coupables.

Que ne faisiez-vous la récolte vous-mêmes, grands défenseurs de l’ordre! Pourquoi les propriétaires ont-ils laissé là leurs mobiliers, leurs choux et leurs carottes? La peur les tenait, et malgré la douleur de la séparation, ils ont préféré la vie à leurs pommes de terre. Cela vous semble tout à fait raisonnable. Mais ce qui vous parait tout à fait odieux, c’est que de pauvres déguenillés osent, même au péril de leur vie, ramasser ces débris perdus, pour apaiser leur faim et couvrir leur nudité.

À défaut du propriétaire, qui empêchait l’autorité de déménager elle-même les maisons désertes, d’enlever les récoltes pendantes par la racine? N’avait-elle pas des voitures, des chevaux et des hommes? — J’entends, il y avait des balles à recevoir, et les légumes ne valaient pas la chance.

Alors, pourquoi ces anathèmes et ces rigueurs contre des infortunés qui la bravent, eux, cette chance, et vous rendent au moins le service d’épargner vos provisions ? Ils ne sont point dupes d’une hypocrite philanthropie et de vains simulacres d’égalité. Théorie et pratique sont deux. Vous dissertez contre les Malthusiens, et le rationnement se fait par la cherté, suivant leur doctrine.

C’est peu encore. En plein siège, sous le coup de la disette et à la veille de la famine, votre propriétarisme farouche défend, au nom du tien et du mien, de toucher à des biens destinés à périr, qui, sans aucun tort pour personne, pourraient sauver des existences. La mort plutôt qu’un ombrage à la propriété.

Et eux aussi, ces parias, ils ont répondu à votre cri meurtrier par un cri sauvage. Quand, au retour d’une cruelle journée de fatigue et de froid, femmes, enfants et hommes, rapportant sur leur dos le menu bois ramassé sous les balles prussiennes au prix de plusieurs cadavres, ont trouvé aux portes de Paris l’ordre de déposer leur pauvre récolte, après quelques moments de stupeur et de désespoir, ils ont mis le feu à ce bois, en criant: « Eh bien, personne ne l’aura! »

Et autour de ces bûchers en flammes, ils ont commencé une danse sinistre, accompagnée d’imprécations contre les ravisseurs du travail des pauvres.

« Personne ne l’aura! » Sanglant outrage lancé à la face de cette société qu’ils connaissent bien. « Personne ne l’aura! » Ce qui signifie: « Nous l’avions recueilli dans le péril et dans la peine, et au nom d’une justice hypocrite et menteuse, les donneurs et les exécuteurs de consigne allaient se l’approprier. Voleurs vous-mêmes! »

Malheur a toi, société sans entrailles, qui tues le dévouement au cœur du peuple, et y fais germer la vengeance!  « Personne ne l’aura! » C’est par cette formule d’extermination que tu es parvenue à remplacer la fraternité!

Comment se peut-il que des hommes, parmi nous, aient pris ce dédain, disons cette haine de la patrie, d’aller vendre aux Prussiens la sûreté de nos foyers? Qui leur a donné cet exemple, sinon les Bonaparte., les Piétri, les Rouher, les Bazaine, et tant de milliers d’autres qui se promènent, tête haute, dans Paris, en conspirant pour Guillaume?

Quelle démence dans ce mépris des souffrances du peuple, qui ne recule pas devant la guerre barbare faite aux maraudeurs? Donnez-leur des vivres, ils n’iront pas en picorer dans la plaine, sous le feu de Prussiens. Certes, les souffrances doivent être terribles, qui donnent à des femmes, à des enfants, cette indifférence pour la mort.

Ce sera l’épisode le plus dramatique du siège de Paris, que ce débordement quotidien des faubourgs dans le champ de carnage, pour glaner des restes de légumes, à la bouche des canons allemands. Nul autre n’accuse une plus profonde misère et une plus grande douleur morale. Ces parias portent le véritable deuil de la patrie.

Tandis qu’ils errent sans vêtements, sans souliers, dans la plaine fangeuse, tirés à l’affût comme des lapins, par les Barbares, les maîtres de la société se remettent un peu, dans les stalles de l’Opéra, des désastres du siège. Pauvres victimes, ils ont été sevrés de musique six semaines durant! Point de concert, ni d’orchestre, ni de chanteuse, point d’ut  de poitrine, point de promenades au foyer, de chuchotements et de potins dans les loges!

Ô Dieu! qui pourra jamais raconter ce martyre avec une suffisante quantité de larmes! Et ces coquins de maraudeurs qui s’avisent d’ajouter à tant d’angoisses leurs attentats contre la propriété!

Heureusement, cette aimable société n’a pas à craindre le festin de Balthazar. Ninive est assiégée, mais les soldats qui l’entourent ne menacent point les festineurs. Ils viennent au contraire s’asseoir à leur banquet en protecteurs et en amis.

L’ennemi a été vaincu le 31 octobre.

Blanqui

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L’image de couverture, sous le titre « Les maraudeurs rentrent à Paris par la porte de Flandre, à La Villette », est présentée comme une photographie au musée Carnavalet. Elle n’est pas datée ni signée. Il me semble qu’elle représente, forcément, une scène du siège de Paris, mais cela fait douter de sa qualité de photographie! 

[Ajouté le 17 novembre 2020. — Le tableau original dont ceci est une photographie est dû, semble-t-il, à Jacques Guiaud et Émile Laporte et se trouve au musée Gassendi de Digne — à moins qu’il ne soit encore à Saint-Denis, où il a été exposé au début de l’année. Merci à Jean-Pierre Bonnet pour cette information, qui vient d’un article du magazine Historia.]

Cet article a été préparé en juillet 2020.