Aujourd’hui, tout en haut de La Patrie en danger datée de demain 19 novembre, on lit (dans cet article les citations sont en vert):

Retour de Napoléon III

On nous communique la note suivante, signée par un citoyen des plus honorables.
Nous la reproduisons néanmoins sous toutes réserves, mais en appelant sur elle l’attention de nos lecteurs:

M. Théophile Haury, marchand de bœufs, 38, quai de l’Hôtel-de-Ville, s’est échappé de Versailles le 15 novembre et est arrivé à Paris le même jour, à onze heures du soir.
Il déclare avoir vu à Versailles, dans la calèche du roi Guillaume, l’ex-empereur des Français.
Le général Trochu a été avisé de ce fait.

Au moins est-ce cité sous toutes réserves. Tout aussi fausse était la nouvelle recopiée sans précautions par le Journal des Débats du 17 novembre:

On lit dans L’Électeur libre:

Mazzini à Tours

Des dépêches privées annoncent la présence de Mazzini à Tours. Nous engageons nos lecteurs à n’accorder aucune importance à ce fait de l’arrivée en France du trop célèbre agitateur de l’Italie.
Que Mazzini, dont les forces sont très affaiblies, ait voulu assister à la naissance d’une République qu’il n’a pas pu fonder dans son pays, nous n’avons pas à nous en étonner, mais nous sommes maintenant trop habitués aux vrais dangers pour nous inquiéter des ombres.
Nous ne pensons pas que Mazzini veuille prendre l’Hôtel de Ville de Tours; en tout cas, il n’y resterait pas plus longtemps que Blanqui à l’Hôtel de Ville de Paris, nous en sommes convaincus.

Après ces fausses nouvelles, en voici une vraie: le Docteur Lacambre est réélu, ce jour, commandant du 67e bataillon. La suite des informations, ce sont des articles ultérieurs, mais liés à cette réélection.

D’abord des extraits d’un article d’Albert Goullé, dans La Patrie en danger datée du 29 novembre — il n’est pas si facile d’être réélu quand on a été révoqué!

Le 138e bataillon

Hier [c’était alors sans doute le 26 novembre], à trois heures de l’après-midi, les officiers et les délégués des compagnies du 138e bataillon étaient réunis à la mairie du XIe arrondissement pour procéder à l’élection de leur commandant.
On se rappelle qu’à la suite du 31 octobre, mais plusieurs jours après, le citoyen Eudes, qui commandait le 138e bataillon, avait été révoqué pour s’être montré républicain énergique sous la République, patriote dévoué dans Paris assiégé et mal défendu.
Considérant que le mandat qui lui avait été confié par les citoyens de son bataillon ne pouvait lui être retiré que par eux; ayant d’ailleurs conscience de n’avoir point manqué à son devoir, il se représentait la tête haute devant ceux qui l’avaient une première fois élus.

[Mais l’administration s’y oppose.]

Une lettre avait été adressée au maire du XIe arrondissement par le commandant du secteur, d’après laquelle les bulletins de vote qui porteraient le nom d’un chef de bataillon révoqué devraient être révoqués comme nuls.
Malheureusement pour l’ingénieux commandant, la municipalité du XIe n’est point une municipalité de l’empire; le maire [Jules Mottu] et ses adjoints ne sont point des serviteurs, mais des magistrats.

[Et le maire, comme rien dans la loi ne dit qu’un commandant révoqué n’est pas rééligible, et que les commandants supérieurs ne peuvent modifier une loi, fait voter.]

Le résultat du scrutin n’était pas douteux. Eudes fut réélu à une grande majorité, et les acclamations unanimes des citoyens présents lui prouvèrent que les sympathies de son bataillon ne l’avaient point abandonné.
L’administration militaire a voulu contester d’élection de Granger, celle de Lacambre, celle de Razoua. Elle a été contrainte déjà de valider les deux premières. Nous lui conseillons de ne point chicaner la réélection d’hier, si elle ne veut pas être contrainte encore une fois de céder au suffrage universel. 

Albert Goullé

C’est peut-être cette dernière phrase qui a inspiré, le lendemain (La Patrie en danger datée du 30 novembre) cet article du commandant Lacambre:

Les décrets du jour

Considérant que le suffrage universel est une gêne pour la défense nationale;
Considérant les pleins pouvoirs que m’a délégués le peuple de Paris;

J’ARRÊTE:
À dater de ce jour, le suffrage universel est remplacé par mon bon plaisir.
Signé: Trochu

Considérant que la garde nationale s’obstine à renommer les chefs de bataillon que je révoque;
Considérant que la garde nationale gêne ainsi ma liberté d’action;

J’ARRÊTE:
Tout chef de bataillon révoqué qui aura été réélu sera immédiatement amené place de Grève et fusillé séance tenante.
Signé: Trochu

Considérant que tous les coquins et les voleurs sont des réactionnaires;
Considérant que les réactionnaires seuls peuvent avoir confiance en moi;

J’ARRÊTE:
Tout chef de bataillon qui n’aura pas volé au moins une paire de bas sera immédiatement révoqué et fusillé.
Signé: Trochu

Considérant que les prisonniers du 31 octobre ne sont coupables d’aucun crime;
Considérant que néanmoins ils font une résistance désagréable à mes juges d’instruction;

J’ARRÊTE:
Tous les prisonniers de la Conciergerie seront fusillés sur l’heure dans leurs cachots.
Tous les individus susceptibles d’avoir entretenu des relations quelconques avec eux seront frappés de verges sur la place de Grève et plongés nus dans des tonneaux d’huile bouillante.
Signé: Trochu

Pour copie conforme:
Le commandant Lacambre

Mais l’humour n’est pas suffisant. Le jour même où paraît ce petit défoulement, 29 novembre, le docteur Lacambre, écrit (c’est publié dans La Patrie en danger datée du 1er décembre):

Au citoyen général Callier,
commandant le 2e secteur 

29 novembre 70

Général, 

J’ai été réélu chef de bataillon le 18 du courant. Il n’y a eu ni protestation ni réclamation. Le 26 j’ai reçu ma commission signée du général Clément Thomas, datée du 23. Tout est parfaitement en règle. Personne n’a le droit dans la République de révoquer un chef de bataillon élu régulièrement. Le gouverneur de Paris seul, jusqu’ici, s’est arrogé cette prérogative qui n’appartient en justice qu’aux bataillons.
J’ai été invité, de votre part, à rapporter ma commission, avec la prétention de me faire renoncer à mon élection.
Mon droit et mon devoir me défendent de me prêter en quoi que ce soit à des mesures illégales, à des ordres arbitraires. Je suis et je reste chef de bataillon, jusqu’à ce qu’une mesure légale, qu’une destitution régulière m’ait permis de sauvegarder la dignité de la garde nationale et du 67e en particulier, qui proteste contre le sans-façon de mesures contraires à la loi, qu’on veut lui imposer.
Le décret concernant la réélection des chefs de la garde nationale, démissionnaires ou révoqués, ne peut m’atteindre. Il a été publié le 28 et n’a pas d’effet rétroactif, et jusque-là, il n’y a ni loi ni décret en vigueur qui puisse porter atteinte à mon grade régulier de chef de bataillon.
Je vous engage, général, à ne pas porter le trouble dans les bataillons de la garde nationale en foulant aux pieds les lois et la discipline, sans lesquelles des corps armés ne sont que le chaos.
Recevez, général, etc.

C. [ses prénoms sont Louis Antoine, le C est peut-être pour « Commandant »] Lacambre
Chef de bataillon réélu du 67e

*

La distribution des effets d’équipement à la garde nationale, annoncée par Clément Thomas dans l’affiche de couverture (venant du musée Carnavalet), ne semble pas une fausse nouvelle!

Cet article a été préparé en août 2020.