Sur le tableau, il n’y a aucune femme. Pas même un prêtre. Seulement des officiers, dans la variété des uniformes de parades et l’uniformité des bottes luisantes. Les écharpes orangées sur les poitrines et les bandes rouges des pantalons. Pas de couronne ni de symbole religieux. Seulement des casques et des épées levés. Au fond, les grands miroirs muraux reflètent les fenêtres qui éclairent la scène et la situent: la galerie des glaces, au château de Versailles.

À gauche trois marches mènent à une estrade sur laquelle sont regroupés certains des personnages représentés dans le tableau, des comtes saxons et badois, le Kronprinz (ce qui veut dire prince de la couronne et héritier du trône) et le roi de Prusse, Guillaume Ier, à moins qu’il ne soit déjà empereur, ni d’Allemagne ni même des Allemands, mais empereur allemand, tout simplement. Ce n’est pas à un couronnement que nous assistons, mais à la proclamation de l’empire allemand  — n’oublions pas que, il y a à peine quatre ans, Badois, Wurtenbourgeois, Bavarois, étaient en guerre contre les Prussiens, ça s’appelait la « guerre allemande », la Deutscher Krieg, et que, aujourd’hui, ils ont tout ensemble conquis un grand morceau de France et affamé Paris — à la naissance du Deutsches Reich. Empire allemand que l’on dit deuxième, puisqu’il y a eu auparavant le Saint-Empire romain germanique — mais qu’on ne dit pas second, comme on dit « second empire », parce que le « second empire » a été le dernier.

C’est à Versailles, parce qu’ils sont là, parce que c’est là que les a menés leur guerre conquérante, et que donc c’est plus pratique, mais surtout, c’est symbolique, leur victoire scelle leur unité — et humilie les Français. Peut-être auraient-ils préféré les Tuileries, mais ils n’ont pas conquis Paris. Et, de toute façon, les Tuileries, ils connaissent, ils y ont été invités, c’était peu après la Deutscher Krieg, à l’occasion de l’Exposition universelle, en 1867.

Ah, comme c’était charmant! Le second empire exposait sa gloire, la foule admirait les canons « monstres » fabriqués par les aciéries d’Essen de M. Krupp, ceux-là même que l’on a réacheminés vers Paris pour le bombarder — on bombarde, en ce moment même –, et comme on les trouvait braves, ces officiers, lisez Le Monde illustré du 15 juin 1867 (je cite l’article en vert):

Le roi de Prusse. Un grand vieillard [Guillaume Ier avait alors soixante-dix ans] très-vivant, très-alerte, à la face colorée, à la barbe blanche, au front dégarni. Très-rapide, très-remuant, d’une grande gaieté, ne perdant point son temps au milieu de ce monde de jolies femmes couronnées, galant, avenant sans façon, robuste, infatigable, l’œil à tout et à tous. Peut-être épicurien, à coup sur ennemi de la pose et du maintien guindé. À l’ambassade, au milieu de la colonie prussienne, l’attitude d’un ami qui revoit de vieilles connaissances, qui suppriment affectueusement le gênant et gourmé respect qu’on doit aux rois, pour une amitié vive et un attachement sans bornes. À l’Hôtel de Ville, franchement heureux de cet accueil à la fois splendide et cordial, recherchant surtout la compagnie des femmes et trouvant toujours un mot galant à leur dire.
Très à l’aise dans son costume rouge et portant, sans gêne un monumental casque d’acier.

Le comte de Bismarck. — Un colosse a la tête ronde et courte, le front chauve, la moustache soldatesque, très à l’aise mais très discret et cherchant à s’effacer, gai, vif, aux yeux saillants, aimable, beaucoup d’apparence et peu de solennité, fuyant la représentation, soutenant bien son immense succès; absence absolue de morgue, rien de la froideur et de la gravité habituelles aux diplomates. Un Richelieu sous l’habit blanc d’un colonel de cuirassiers.

Ah! car il y a Bismarck.

Je ne sais pas par où entre la lumière dans Notre-Dame et dans Le Sacre de Napoléon par David, mais c’est vers Napoléon et ses bras vêtus de blanc élevant sa couronne qu’elle pointe. Elle est mieux répartie dans le tableau que nous regardons aujourd’hui — la lumière de janvier entrant par les fenêtres derrière notre dos et diffusée par les glaces en face de nous, derrière les protagonistes. Le peintre Anton von Werner n’était pas David, mais il a eu plus de temps pour réfléchir — il n’a peint ce tableau qu’en 1885. Je ne sais pas quand il a réalisé le dessin préliminaire que j’ai utilisé ici en couverture. Le tableau en couleur se trouve partout (bien qu’il soit conservé dans un lieu relativement discret) et donc ici aussi.

C’est donc, ici aussi, du blanc qui marque le centre du tableau. Celui de l’uniforme du chancelier Bismarck, peut-être le même que celui qui avait tant plu à Paris en 1867…

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J’avais vu le dessin dans le catalogue de l’Exposition France-Allemagne de 2017 au musée de l’armée, et j’ai fini par en trouver une copie (petite) en ligne.

Livre utilisé

France Allemagne(s) 1870-1871 La guerre, la Commune, les mémoires, Gallimard et musée de l’armée (2017).

Cet article a été préparé en août 2020.