J’ai préparé tous ces articles, un par jour, et là, la politique est devenue aussi ennuyeuse qu’une campagne électorale. Ce qu’elle est, d’ailleurs, en ces jours de février 1871. Il m’est donc resté un trou, ce 9 février. Je pensais le combler par un article sur de nouveaux livres. Mais évidemment ce n’était pas assez (voir les articles livres récents). Et puis, j’ai reçu cette photographie.

Ce « trou » du 9 février semblait comme fait exprès pour que je vous la montre. Une petite pause dans l’actualité des élections d’il y a cent cinquante ans.

Pour une photo inconnue!

 

Elle a été prise lors de la Conférence de l’Association internationale des travailleurs qui s’est tenue à Londres, dans une salle d’Adelphi Terrace, du 25 au 29 septembre 1865. Voici ce que raconte, de cette conférence, Ernest Fribourg, qui avait largement retourné sa veste (Tolain et Limousin aussi, mais lui était même devenu mouchard) lorsqu’il écrivit son livre, en 1871. Je le cite en vert.

Qui était présent? les correspondants de Paris, Tolain, Fribourg, Ch. Limousin, auxquels avait été adjoint Varlin comme représentant des 500 adhérents parisiens, où l’on voit que Fribourg se démarque de Varlin (tout commentaire serait superflu) et qu’il réduit les adhérents parisiens à 500, alors que, selon le compte rendu, il avait annoncé lui-même 1200 adhérents, en rappelant que les réunions étaient interdites en France. Le compte rendu fait état d’autres délégués français, mais délégués par des sections d’autres pays européens.

Pour se rendre à l’invitation du Conseil, les représentants des différents groupes européens avaient dû s’imposer de lourds sacrifices d’argent, et sans la précaution prise par le Conseil général de les défrayer du logement et de la nourriture pendant le temps de leur séjour dans la capitale de l’Angleterre, les conférences eussent été, par force majeure, terminées dès le premier jour. [Outre le prix du voyage, souvenons-nous qu’une journée sans travail, c’était une journée sans salaire.]

Pour Fribourg, la chose la plus importante fut la discussion sur le sens du mot « travailleur » dans le nom de l’Association.

En effet, qu’est-ce qu’un travailleur? À quel signe certain peut-on discerner celui qui a droit à ce titre, d’avec celui qui voudrait l’usurper? Devait-on admettre tous ceux qui revendiqueraient cette qualification?
À Paris, la question avait été résolue. Dans les séances du jeudi, les Gravilliers [avant les poursuites de 1868, l’Association se réunissait rue des Gravilliers] s’étaient formellement prononcés pour l’exclusion formelle de ce qu’on appelle vulgairement les travailleurs de la pensée.

Il développe ensuite le choix « ouvriériste » français, constate que les autres délégués ne sont pas du même avis et conclut:

Afin de sauvegarder la liberté des groupes et pour ne rien préjuger, il fut arrêté par la Conférence que chaque section serait libre, sous sa responsabilité, de donner au mot travailleur toute l’extension dont il lui semblerait susceptible. Par les mêmes motifs, l’admission des femmes fut laissée à l’appréciation de chaque bureau correspondant.

Je ne vois pourtant trace de ces deux discussions (« travailleurs de la pensée », femmes), ni dans le compte rendu « officiel », ni l’article de Jeannine Verdès cité ci-dessous. Dans celui-ci, je note une intéressante remarque:

Tolain, rappelant les journées de 1848, affirmait que les Parisiens, après avoir traversé une période politique, se mettaient à l’étude des questions sociales.

Ce qui nous amène à nous souvenir que ce « bureau de Paris » voyait vraiment l’Association comme un lieu d’études, en vue d’un aménagement de la condition ouvrière… Toutes les contradictions à venir sont présentes. Je ne résiste pas au plaisir de deux dernières citations de Fribourg, un de « ces ânes de proudhoniens », comme disait Marx.

Sur ce point encore [l’admission des femmes], les Français, plus avancés dans leurs travaux, avaient décidé, à une grande majorité: 

La place de la femme est au foyer domestique, et non au Forum; la nature l’a fait nourrice et ménagère, ne la détournons pas de ces fonctions sociales pour la jeter hors de sa voie; à l’homme le labeur et l’étude des problèmes humains; à la femme les soins de l’enfance et l’embellissement de l’intérieur du travailleur.

En conséquence, ils avaient conclu à sa non-admission dans l’Internationale, au grand scandale des partisans de la prétendue émancipation de la femme.

Je passe donc le débat sur la question religieuse, sur la question polonaise, et une grande dispute entre les délégués français et Vésinier (délégué par une section française de Londres) pour arriver au côté « people » de cette histoire.

Le lendemain, à Saint-Martin’s Hall, un thé, suivi de discours, de chants républicains, et terminé par un bal, fournissait aux Parisiens une occasion de connaître de plus près les hommes du Conseil central.
Pendant que Varlin et Limousin faisaient danser les deux jeunes filles de Karl Marx, celui-ci racontait à Tolain et Fribourg comment il avait voué une haine profonde à P. J. Proudhon pour ses opinions anticommunistes; comment en réponse au chapitre de ce philosophe: la Philosophie de la misère, il lui avait victorieusement répondu par son livre Das Capital, chap. des Misères de la philosophie. [sic, sic, sic! il s’agit de deux livres distincts, Das Kapital, dont le premier livre n’est paru qu’en 1867 (en allemand) et Misère de la Philosophie, paru en 1847 (en français).]

*

Oui, la photographie. De gauche à droite, debout, Eugène Varlin, bien sûr, et Henri Tolain (reconnaissable, il existe bien d’autres portraits de lui), assis, Charles Limousin (confirmé par sa famille, qui possède d’autres photos de lui) et, forcément, le dernier doit être Ernest Fribourg. Le photographe était

H. Daubray
Photographie française
70, Quadrant
Regent Street
London.

On peut imaginer qu’il y a eu quatre tirages et que chacun des délégués portraiturés en a acheté un. J’imagine assez bien ce que serait devenu l’exemplaire d’Eugène Varlin: saisi lors d’une des multiples perquisitions de 1868 et 1870 et… brûlé lors de l’incendie de la préfecture de police en mai 1871. Je ne sais pas ce que Fribourg a fait du sien, peut-être est-il tombé d’une poche et s’est-il égaré lorsqu’il a retourné sa veste? Et Henri Tolain, le « renégat » (voir mon article du 12 avril prochain), qui s’appuie aussi familièrement sur l’épaule d’Eugène Varlin — c’est ce qui m’a le plus étonnée, sur cette photographie –, a-t-il conservé ce souvenir? se trouve-t-il à l’abri des regards et des chercheurs dans une collection privée?

En tout cas, Charles Limousin avait conservé le sien, et c’est celui que j’ai photographié pour vous le montrer ici. Avec tous mes remerciements chaleureux à Mme Christiane Limousin, qui a eu la gentillesse de penser à me le donner.

Je ne suis ni fétichiste ni collectionneuse, mais j’avoue mon émotion à toucher, regarder, ce morceau de carton.

Pourquoi je n’ai pas fait une image de meilleure qualité? Eh bien, parce que je ne veux pas que cette photo jusqu’à aujourd’hui inconnue se retrouve en vente — comme cela arrive à des photos de famille (de ma famille, faites par nous, numérisées par moi, copiées et vendues par un flibustier, Getty-images en l’occurrence). Si vous en avez besoin pour la mettre dans un livre, demandez-la moi, je vous la donnerai avec plaisir.

Livres cités

Fribourg (Ernest), L’Association internationale des travailleurs, Le Chevalier (1871).

Verdès (Jeannine)Les délégués français aux conférences et congrès de l’Association internationale des travailleurs, Cahiers de l’ISEA, Série S, n°8 (1964).

Léonard (Mathieu), L’émancipation des travailleurs, une histoire de la première internationale, La Fabrique (2011).