Je continue ici le récit de la sortie torrentielle commencé hier, et je continue à citer Georges Bourgin (comme hier, les citations sont en vert):

Le soir-même, Thiers et Vinoy décidèrent d’exploiter le succès. À l’aube du 4, Pellé attaqua le groupe de Duval de face, tandis que Derroja prononçait un mouvement tournant par Fontenay-aux-Roses: 1.500 fédérés furent pris avec neuf canons. Puis Derroja et La Mariouse attaquèrent Clamart, d’où, après un dur combat, les fédérés d’Eudes se retirèrent, se mettant à l’abri sous le pont d’Issy et derrière les forts. Les batteries des forts d’Issy et de Vanves arrêtèrent l’offensive des versaillais, dont un des généraux, le divisionnaire Pellé, fut gravement blessé. Le soir, la division Susbielle, qui avait relevé la division Pellé à Châtillon, se retira, ne laissant sur la place qu’une brigade; deux régiments occupèrent Le Plessis-Piquet et le Petit-Bicêtre, des hussards s’installèrent dans le bois de Verrières, et le général La Mariouse, laissant des avant-postes à Clamart, s’abrita dans les bois au bout du Val-Fleury. Le plateau de Châtillon repris par les versaillais, Versailles était à l’abri d’une attaque par le sud. 

Je ne reviens pas sur les détails de la mort de Gustave Flourens. Comme le dit Gaston Da Costa, que je vais citer dans la suite de cet article, le fait essentiel est

l’assassinat, par un officier français, d’un ennemi prisonnier et désarmé.

Il en est de même pour la mort d’Émile Duval, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois (ici, notamment). Je continue à citer Da Costa. Examinons, dit il, d’abord la légende (son livre date de 1902, les légendes ont eu le temps de se former…).

Elle rapporte que les troupes de Duval ayant été cernées et prises au plateau de Châtillon, Vinoy demanda au chef de se désigner. Duval s’étant présenté et nommé, le dialogue suivant se serait engagé:

VINOY. Si vous me teniez, comme je vous tiens, que feriez-vous de moi?
DUVAL. Je vous ferais fusiller.
VINOY. C’est bien, vous venez de prononcer vous-même votre sentence.

Da Costa exprime ensuite des doutes sur la véracité de cette légende venue de Versailles et explique qu’il a voulu savoir si ce dialogue pouvait être certifié par un « témoin oculaire » — en l’occurrence auditif — et s’est adressé au

plus célèbre des prisonniers de ce jour-là, Élisée Reclus.

Il lui a posé une autre question, à laquelle Élisée Reclus répond aussi. Nous sommes, non pas cent cinquante ans après, mais trente et un ans, à peu de chose près.

4 mars 1902.

Cher citoyen,

Je ne puis contredire absolument le récit de l’entretien qui aurait eu lieu entre Vinoy et Duval, mais mon impression est que les choses se sont passées autrement. Je me tenais à une dizaine de rangs en arrière de celui où se trouvait Duval dans la colonne des prisonniers. Je n’ai pas entendu les paroles échangées, mais j’ai vu les attitudes, ce qui permettait jusqu’à un certain point de deviner le langage, d’ailleurs une rumeur transmise de bouche en bouche, nous renseigna aussitôt sur ce qui venait de se passer.

VINOY. Où sont les chefs de la bande?
DUVAL. Me voici.
VINOY. Et les autres?
UN CHEF DE BATAILLON. Moi.

Un troisième se joint à Duval et à son compagnon.

VINOY. Fusillez-moi ça.

L’ordre fut aussitôt exécuté dans une petite prairie qui se trouvait à gauche de la route (côté sud) et à l’ouest d’un restaurant portant le nom de Duval.

Les deux chefs de bataillon tombèrent en avant, foudroyés.

Duval chancela, pencha d’abord en avant, puis se rejeta en arrière, étendu de tout son long et paraissant fort grand dans la majesté de la mort.

Aussitôt un cavalier de l’escorte Vinoy se précipita sur le cadavre et lui arracha les bottes, qu’il porta devant la colonne, hurlant devant Vinoy

Qui veut les bottes à Duval ?

Les paroles qu’on prête à Vinoy

Qu’auriez-vous fait à ma place ?  

me paraissent improbables, parce qu’elles impliqueraient une vague idée de justice distributive. Vinoy ne s’élevait pas à ces hauteurs. On ne discute pas avec un communard! Voilà la mentalité du sabreur. Inutile de lui prêter des mots. Celui-là, j’en suis sûr, est d’invention versaillaise, et son but est d’expliquer, de légitimer presque la conduite de Vinoy.

Quant à la parole atroce que vous rapportez relativement à la cantinière, elle n’est que trop vraie: je l’ai entendue.

La malheureuse femme était dans le rang qui précédait le mien, à côté de son mari. Ce n’était point une jolie femme, ni une jeune femme, mais une pauvre prolétaire entre deux âges, petite, marchant péniblement. Les insultes pleuvaient sur elle, toutes de la part des officiers qui caracolaient le long de la route. Celui qui proféra la parole obscène et qui n’avait cessé de nous injurier et de nous menacer était non pas un général, — il l’est peut-être devenu depuis, la République monarchique lui doit bien ça, — mais un très jeune officier de hussards bleus, mince, blond, fadasse, avec des moustaches en pointe.

Voici ses propres paroles:

Savez-vous ce que nous allons en faire ? Nous l’enc… avec un fer rouge.

Un grand silence d’horreur se fit parmi les soldats.

Je vous autorise parfaitement à reproduire ces récits, puisqu’ils sont vrais.

Cordialement,
ÉLISÉE RECLUS.

Je ne sais pas ce qu’est devenue cette cantinière, que la présence de son mari n’a probablement pas beaucoup protégée. Je ne sais pas ce que cet officier lui a fait. Par contre, il semble assez clair que ses soldats ont compris ce qu’ils étaient autorisés, encouragés à faire.

Il nous reste à méditer sur les violences (ce mot contient le mot viol) particulières faites aux femmes communardes. Un sujet sur lequel je reviendrai.

*

Armand-Désiré Gautier était emprisonné à Mazas, en août 1871, et c’est là qu’il a peint l’aquarelle que j’ai utilisée comme couverture, en hommage à Émile Duval (je ne sais pas ce que celui-ci aurait pensé de la croix) et en souvenir de son assassinat par Vinoy. Elle est aujourd’hui au musée Carnavalet.

Livres cités

Bourgin (Georges), La Commune, Les Éditions nationales (1939).

Da Costa (Gaston)La Commune vécue (trois volumes), Ancienne Maison Quantin (1903-1905).

Cet article a été préparé en octobre 2020.