Alexandre Théodore Dufil, d’après le registre de la morgue, a été enterré aujourd’hui 7 juin.

Car, si dans mon livre La Semaine sanglante, j’ai regretté de n’avoir pu consulter les registres de la morgue, il se trouve que la préfecture de police a rouvert la salle de lecture de ses archives, de sorte que mon ami Maxime Jourdan a pu aller consulter ces registres… le jour même où le livre sortait de l’imprimerie.

Je vous rassure, il n’y a rien dans ces registres qui puisse modifier les conclusions du livre — mais ils confirment les mensonges (par omission) de leurs collègues les registres des cimetières, en mentant eux-mêmes de façon éhontée. Bien entendu, ni les 99 inconnus arrivés de la morgue au cimetière Montparnasse le 27 mai ni les 180 au cimetière de Passy le 28 ne sont passés par ces registres.

Mais laissez-moi vous raconter l’histoire d’Alexandre Théodore Dufil. La sienne et celle… de son corps, comme je l’ai écrite pour une courte postface, qui figure dans le deuxième (et le troisième, puisqu’il y en a un troisième) tirage du livre.

Alexandre Théodore Dufil était, en 1871, un brocanteur de trente-deux ans. Il habitait 12 rue Brochant, dans le dix-septième arrondissement. Il était marié à une fleuriste (fabricante de fleurs artificielles) nommée Marie Léonie Simon. Si j’ai appris ces détails de son acte de décès, c’est dans La Semaine de Mai que j’ai appris son existence. Camille Pelletan raconte sa mort en citant Le Siècle du 29 mai 1871.

C’est aussi le Siècle, du 29, qui raconte la mort de Dufil, sous-lieutenant aux cavaliers de la République, plus tard maréchal-des-logis et artilleur de la Commune. Le journal ne manque pas d’ajouter que les témoins l’accusaient d’avoir commencé le feu dans l’exécution de Clément Thomas et de Lecomte : imputation d’autant moins vraisemblable que, d’après le procès et le rapport du général Appert, personne ne commanda le feu dans dans cette scène d’horreur. D’ailleurs, comment, avait-on réuni, en arrêtant Dufil, les témoins qui portaient cette accusation ?
Quoi qu’il en soit, un sous-lieutenant et huit soldats du 26e de ligne furent chargés de conduire l’accusé au Châtelet. Rue de Berlin, devant un terrain vague donnant rue de Londres, il chercha à s’évader.
L’officier le poursuit, l’atteint d’un coup de revolver. Dufil blessé, tombe et cherche à se relever sur les coudes. Le sergent et les soldats font feu sur lui. Le cadavre, mis sur une civière, est porté à la Morgue.

Il y avait son nom et le mot « morgue », donc, la première information que j’ai demandée à Maxime Jourdan quand nous avons parlé, juste après sa lecture de ce registre, c’est si Dufil « y était ». Oui, il est dans le registre.

Voici donc ce que Camille Pelletan n’a pas su, mais qui sans doute l’aurait intéressé. Je précise que c’est le 27 mai que se passe la scène rapportée par Le Siècle le 29. Imaginez-vous que le corps a mis… quatre jours pleins à arriver à la morgue, du moins si l’on en croit le registre qui le dit arrivé le 1er juin à 4 heures du soir. Clairement un mensonge.

Voici d’autres renseignements contenus dans le registre: Alexandre Théodore Dufil portait un paletot, un pantalon, deux gilets, une chemise, des bottes et une cravate. Il est mort de coups de feu. Il y a une colonne « temps écoulé depuis la mort », dans laquelle le q.q.h signifie « quelques heures » (une centaine quand même…). Il a été « fusillé par la troupe ». Dans la colonne « causes présumées du suicide ou de l’homicide », on lit:

a commandé le feu contre les généraux Clément Thomas et Lecomte

qui est, non seulement invraisemblable, comme l’a expliqué Camille Pelletan, mais aussi une information que l’employé a recopiée dans le journal. Car, et la suite de l’histoire le confirme abondamment, c’est la publication du nom Dufil et du fait qu’il a été emporté à la morgue dans un journal qui a obligé le registre à accueillir un corps qui attendait, sans doute au milieu d’autres, depuis quatre jours. C’est une des colonnes suivantes qui contient la date du 7 juin pour l’inhumation. La toute dernière colonne, elle, nous apprend qu’Alexandre Théodore Dufil a été reconnu le 3 juin à 2 heures.

Je crois même pouvoir vous dire que c’est son beau-père qui est venu le reconnaître. Peut-être avec Marie Léonie, l’épouse, mais les noms des femmes sont omis. Alexis Simon, le beau-père, après avoir reconnu son gendre, est allé déclarer le décès à la mairie du quatrième. Son nom, à lui, figure dans le registre de l’état civil. Le 3 juin à 2 heures 15.

Alexis Simon a eu aussi la gentillesse de nous confirmer, s’il en était besoin, l’absence de crédibilité du registre. En effet, lorsqu’il est allé à la mairie, ce jour-là, il a aussi servi de témoin à un autre acte de décès, celui de Jean Baptiste Joseph Warocquier. C’était un compositeur (typographe) âgé de trente-quatre ans, qui vivait avec sa femme, Anaïs Antoinette Roger, une cartonnière, 64 rue du Faubourg-du-Temple. Il est mort, comme Alexandre Théodore Dufil, le 27 mai, lui aussi sur la voie publique, « place du Palais de Justice ». Un ouvrier du faubourg du Temple de trente-quatre ans mort dans la rue, en plein centre de Paris le 27 mai 1871, vous allez me dire, on ne peut pas savoir de quoi il est mort. On ne peut pas le savoir, mais on peut l’imaginer. Toujours est-il qu’il était à la morgue, lui aussi: 2 quai de l’Archevêché, c’est dit dans son acte de décès.

Les deux actes, avec la signature d’Alexis Simon, se suivent dans le registre des décès du quatrième arrondissement… mais pas dans le registre de la morgue : il faut remonter loin en arrière pour trouver Jean Baptiste Joseph Warocquier. Lui, qui est mort le 27 mai, était arrivé à la morgue… le 23 mai à 10 heures du matin. Il serait mort d’un « coup de feu », « par accident » et « en combattant un incendie », sur la « voie publique », mais sans précision de lieu.

Il faudrait décidément une étude approfondie pour rendre compte de toutes ces incohérences !

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Le dessin de la morgue en 1861, quai de l’Archevêché, a été réalisé par L.-F. Dujarric et se trouve sur Gallica.

Livres cités

Audin (Michèle)La Semaine sanglante. Mai 1871, Légendes et comptes, Libertalia (2021).

Pelletan (Camille)La Semaine de mai, Maurice Dreyfous (1880).

Cet article a été préparé en février 2021.