Suite (et fin) de l’article de Maxime Jourdan sur les origines de la Commune. En couverture, encore une fois, le Champ des Polonais à Montmartre et ses canons.

Derrière les fortifications, les Prussiens s’irritent de la longanimité des Parisiens. L’heure leur semble venue de porter l’estocade. Aussi se mettent-ils, dès le 5 janvier 1871, à bombarder quotidiennement la ville, comptant sur l’effroi et la panique causés par l’incessante pluie d’obus pour hâter sa reddition. Au même moment, la Délégation des vingt arrondissements, émanation des comités de vigilance dominés par les internationaux et les blanquistes, s’affaire à ravir le « peuple de Paris » à sa torpeur et à l’éperonner. À cette fin, elle fait apposer sur les murs de maints quartiers une Affiche rouge, dont voici l’épilogue:

Le Grand Peuple de 89, qui détruit les Bastilles et renverse les trônes, attendra-t-il, dans un désespoir inerte, que le froid et la famine aient glacé dans son cœur, dont l’ennemi compte les battements, sa dernière goutte de sang? — Non!
La population de Paris ne voudra jamais accepter ces misères et cette honte. Elle sait qu’il en est temps encore, que des mesures décisives permettront aux travailleurs de vivre, à tous de combattre.
Réquisitionnement général. Rationnement gratuit. Attaque en masse.
La politique, la stratégie, l’administration du 4 septembre continuées de l’Empire, sont jugées. Place au Peuple! Place à la Commune!

Fragilisé, impopulaire, Trochu réplique, toute honte bue: « Le gouverneur de Paris ne capitulera pas. » Cette hâblerie, il le sait, ne suffira pas à apaiser l’impatience et le courroux. Cette fois, il faudra joindre un semblant d’acte à la parole. D’autant que la Garde nationale languit de se battre. Qu’à cela ne tienne… Les généraux improvisent une sortie censée rompre l’encerclement. La finalité véritable de cette opération vouée à l’échec se révèle autrement plus cruelle: il s’agit, en saignant délibérément les rangs des citoyens-soldats, de leur démontrer empiriquement l’inanité de la résistance et de les convaincre de la nécessité de mettre bas les armes. Et, sans surprise, la Garde nationale paie un lourd tribut, le 19 janvier, à la bataille de Buzenval. Le 21 janvier, pour n’avoir point à se dédire, Trochu use d’un subterfuge tout jésuitique, obtenant de ses compères la suppression pure et simple du titre et des fonctions de gouverneur. En un tournemain, Paris bruisse d’alarmantes rumeurs de capitulation. Le lendemain après-midi, quelque trois mille faubouriens se rassemblent sur la place de l’Hôtel de Ville, aux cris de: « Guerre à outrance! Vive la Commune! » Soudain, un coup de feu isolé éclate. Des croisées de la salle du Trône les gardes mobiles bretons ripostent instantanément. Au terme d’un quart d’heure d’une fusillade nourrie, une trentaine de morts et de blessés jonchent le parvis. Le 22 janvier, qui se voulut sédition, ne fut qu’un baroud d’honneur laissant désormais le champ libre au gouvernement pour consommer sa forfaiture. Et de fait, le 28 janvier, après 132 jours de siège, il signe l’armistice.

Une décade plus tard se tiennent les élections d’une Assemblée nationale, chargée de statuer sur la continuation ou la cessation du conflit avec le Reich allemand. Le parti de la paix, dûment représenté par la droite monarchiste et cléricale, emporte la majorité des suffrages (légitimistes et orléanistes confondus enlèvent près des deux tiers des sièges). La République apparaît dangereusement précaire. Paris, qui a voté pour des candidats républicains partisans de la reprise des hostilités, reçoit le résultat du scrutin comme un soufflet. Dans la grande Cité, l’atonie le cède à l’initiative, diligente et hardie; et, lors même que tout semblait perdu, fors l’honneur, une nouvelle organisation, jaillie inopinément des entrailles plébéiennes, se structure: la Fédération républicaine de la Garde nationale. Elle unit les bataillons de la milice citoyenne sur un programme tripartite dénué de toute équivoque: la République se situant au-dessus du suffrage universel, elle est inaliénable, intangible; le fusil étant un attribut nécessaire à l’exercice des devoirs civiques, la Garde nationale ne se laissera pas désarmer; la milice citoyenne ne reconnaît plus d’autres chefs que ceux qu’elle se donnera. Au Grand-Théâtre de Bordeaux, le 1er mars, la représentation nationale examine les préliminaires de paix. Les clauses en sont draconiennes: la France devra verser, au titre des réparations, cinq milliards de francs-or et sera amputée de l’Alsace et de la Lorraine septentrionale. Par 546 voix — dont celle de Jules Favre — contre 107, le traité préliminaire est ratifié.

Cette sinistre besogne accomplie, l’Assemblée a tout loisir de se consacrer au dessein qui polarise incoerciblement son attention: conjurer le « péril rouge », réduire Paris — dans son esprit, c’est tout un. Les hobereaux qui composent cette Chambre introuvable ne font pas mystère de l’animadversion que suscite chez eux la Ville Lumière, ni de leur ferme volonté de la châtier et de lui faire boire le calice jusqu’à la lie. À la mi-février, déjà, le ton était donné: l’indemnité journalière de 1,50 franc ne serait plus allouée qu’aux gardes nationaux pouvant fournir un certificat attestant leur indigence. Or, l’économie étant paralysée depuis l’été, le chômage quasi général, la solde (les fameux « trente sous ») constitue l’unique moyen de subsistance des plus humbles — et ils sont pléthore. Humiliante, criminelle même, pareille disposition l’était assurément; mais elle n’était que le prologue d’une série de mesures, toutes plus vexatoires et provocantes les unes que les autres, adoptées dans la première quinzaine de mars. Le 3 est nommé — imposé est le mot idoine — à la tête de la Garde nationale Louis d’Aurelle de Paladines, général aussi brutal qu’impopulaire. Le 10, triple affront: le moratoire sur les effets de commerce est abrogé, acculant à la faillite des dizaines de milliers de petits commerçants et boutiquiers; Jules Dufaure, garde des sceaux, projette de réserver le même sort au moratoire sur les loyers — seul le temps lui fera défaut; pour prix de son héroïque sacrifice, Paris se voit « décapitalisé » au profit de… Versailles, ville emblématique de l’absolutisme royal.

Au grand dam des boutefeux, ces avanies ne produisent pas l’effet escompté: nonobstant ses contestations réitérées de l’autorité gouvernementale, si outragé qu’il soit, Paris ne se soulève pas. N’y tenant plus, la majorité réactionnaire de l’Assemblée enjoint à Thiers d’en finir. Pour ce faire, il lui faut un prétexte lui permettant de créer un casus belli. Ce prétexte, ce sera la détention par la milice citoyenne de canons entreposés dans les faubourgs populaires, et notamment ceux parqués sur les hauteurs de Montmartre. Le 18 mars, le Rubicon est franchi, les régiments s’ébranlent dans le silence de la nuit. Avant l’aube, la butte et ses abords sont occupés; la partie semble jouée. Mais les chevaux d’attelage se font attendre… Au petit jour, ils ne sont toujours pas arrivés et les habitants s’éveillent. Ameutée par le bruit de la générale et du tocsin, la foule enfle prestement. Elle enveloppe de toutes parts les soldats qui, débordés et las de leur mission, mettent la crosse en l’air et fraternisent avec elle. Partout où se déroulent de semblables opérations, à Belleville, à la Bastille, aux Buttes-Chaumont, le dénouement est analogue. Au milieu de l’après-midi, effaré par la tournure des événements, Thiers s’enfuit à Versailles, d’où il ordonne le repli du gouvernement. Le 18 mars au soir, le Comité central de la Garde nationale est seul maître de Paris. Mais un maître déconcerté, comme interdit de recueillir un pouvoir qu’il n’a pas convoité et dont il ne sait que faire. Tel est son embarras que sa première préoccupation est d’organiser promptement des élections. Ainsi, le 28 mars, la Commune, auréolée de l’onction populaire, est proclamée sur la place de l’Hôtel de Ville. S’ouvre alors une page inédite et captivante de l’histoire de France.