Les discussions importantes sur le devenir du Mont-de-Piété témoignent davantage encore tout à la fois des difficultés des classes populaires et des enjeux politiques et sociaux des décisions prises. Le décret du 6 mai est de même très tardif, alors qu’il y avait urgence. Les prêts sur gages consentis par le Mont-de-Piété étaient un élément central dans la vie du peuple parisien. Le nombre de biens engagés était considérable, reflétant la précarité généralisée, accrue au cours de cette « année terrible »; petits commerçants et artisans avaient par ailleurs fréquemment recours à ce moyen de crédit pour fonctionner. Dès le 29 mars, la vente des articles en dépôt est suspendue. Mais le problème va plus loin: pendant le siège, le gouvernement avait rendu les objets d’une valeur inférieure à 15 francs. Irait-on au-delà, et jusqu’à quelle somme? Le 25 avril, Augustin Avrial propose d’aller jusqu’à 50 francs. Et surtout, ne devait-on pas mettre fin à ces établissements, qui prêtaient de manière usuraire, pour les transformer en un système radicalement différent? C’est le sens du rapport de la Commission du Travail et de l’Échange qui préconise leur liquidation. Doit lui succéder « une organisation sociale qui donne aux travailleurs des garanties réelles de secours et d’appui en cas de chômage », tandis qu’est envisagée pour le futur la mise en place d’une banque de crédit populaire. Ce projet constitue une rupture fondamentale, mais de long terme. Gustave Lefrançais, élu au Conseil de la Commune, avait estimé en avril qu’il fallait, avant d’en finir avec les monts-de-piété, les rendre inutiles, « par un programme de réformes créant un système qui supprimera l’assistance publique sous toutes ses formes ». Le décret prévoit finalement un dégagement gratuit des objets engagés pour moins de 20 francs; soit seulement 5 francs de plus que ce qui avait été décidé lors de la guerre. François Jourde, délégué aux Finances, était intervenu en ce sens: « Détruire les monts-de-piété, ce serait porter atteinte à la propriété, ce que nous n’avons encore jamais fait » déclare-t-il en avril, refusant la proposition d’un retrait jusqu’à concurrence de 50 francs, en faisant valoir qu’il ne pourra alors indemniser les monts-de-piété. Modération, donc, même si Jourde estime que cela permettra aux ouvriers de récupérer l’essentiel de leurs biens; dont une toute petite partie le sera dans les faits, jusqu’au 25 mai.

Les débats autour de ces différents décrets sont, on le voit, traversés par des questions de fond sur l’idéal social de la « révolution communale ». Ils montrent qu’on ne peut s’en tenir à une simple exposition factuelle de mesures dictées par les circonstances. Reste que ces dernières tiennent une place essentielle durant ce printemps 1871. Si la Commune se préoccupe des logements, elle essaie également de fournir aux indigents de quoi se nourrir ou se chauffer. Ce sont les mairies d’arrondissement, en liaison avec la Commission des Subsistances, qui se chargent de cette tâche, en attribuant des bons ou des cartes individuelles et en entretenant des « fourneaux » ou des « cantines », fournissant des produits de première nécessité. On n’en est pas, bien sûr, à la suppression de l’assistance, obtenue par une transformation sociale radicale; et on peut inscrire ces secours dans le prolongement des fourneaux qui existaient durant le siège, tout en pointant leur modestie. Dans l’immédiat, ils contribuent cependant à prendre en compte la misère que connaissent nombre de Parisiens.

L’idéal d’une République sociale est quoi qu’il en soit porté par la Commission du Travail, de l’Industrie et de l’Échange. Composée essentiellement de membres de l’Internationale, dont Benoît Malon et Léo Frankel, qui l’anime et en est le délégué à partir du 20 avril, elle veut « réaliser l’affranchissement du travail ».

À son initiative, des mesures sont prises pour protéger les ouvriers. La Commune interdit les amendes et les retenues sur salaires qui étaient encore fréquentes. Même si elle n’a pas les effets escomptés, une circulaire encourage les mairies d’arrondissement à mettre en place des bureaux groupant les offres et les demandes d’emplois, dans le but de faciliter l’embauche et de remplacer les agences de placement privées. L’interdiction du travail de nuit des ouvriers boulangers retient souvent l’attention. Demandée par ces derniers, elle est globalement mal accueillie et provoque la résistance des patrons. La mesure paraît parfois secondaire. Mais les discussions auxquelles elle a donné lieu révèlent les questionnements des membres de la Commune sur l’intervention de l’État dans les relations du travail. Tandis que certains préconisent de laisser les intéressés s’entendre entre eux, Frankel considère que les élus, dont le mandat est de faire des réformes sociales, n’ont pas à consulter les patrons.

Les établissements dépendant directement de la Commune, comme la Manufacture des Tabacs ou des ateliers d’armement, voient quant à eux leur direction changer, mais la journée de 8 heures, souhaitée par Frankel, n’y est pas introduite. Néanmoins, l’atelier de réparation d’armes du Louvre expérimente la démocratie: son règlement prévoit l’élection et la révocabilité du délégué à la direction, du chef d’atelier et des chefs de banc; ils forment, avec un ouvrier délégué, renouvelé tous les 15 jours, un conseil, qui doit délibérer quotidiennement.

Surtout, la « révolution de l’égalité sociale », selon les mots de Georges Bertin, secrétaire de la Commission et lui aussi internationaliste, doit réaliser l’organisation du travail par le développement des sociétés ouvrières de production, sous la coordination des chambres syndicales. C’est au regard de ce projet que la politique sociale de la Commune peut être pensée comme « socialiste », tel que le terme est envisagé au XIXe siècle. Des chambres, comme celle des Mécaniciens, sont ainsi actives en 1871. D’autre part, l’ « Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés » œuvre avec énergie, aux côtés de la Commission, à l’organisation du travail des femmes.

Certes, la question des marchés passés par la ville et la garde nationale dévoile une nouvelle fois les contradictions de la « révolution communale ». Par souci d’économie, celles-ci privilégient en effet les grandes entreprises capitalistes qui proposent de bas prix en rognant sur les salaires. Il faut la protestation des associations ouvrières et un rapport initié par la Commission du Travail pour que la Commune décide à la mi-mai de veiller à mettre fin à cette pratique.

L’aspiration à un changement trouve enfin une application dans le décret du 16 avril sur la réquisition des ateliers abandonnés. Une commission d’enquête instituée par les chambres syndicales ouvrières devra en dresser une statistique. Ils seront alors confiés à l’ « association coopérative des travailleurs  qui y [sont] employés » et un jury devra arbitrer, au retour des patrons, sur les conditions de la cession définitive des ateliers aux sociétés ouvrières. Toutefois, et l’on retrouve là le souci de la Commune de légalité et du respect de la propriété, il est prévu que les patrons seront indemnisés. De plus, le décret concerne uniquement les ateliers laissés par les « francs-fileurs ». Enfin, le temps a manqué pour sa pleine réalisation. Jacques Rougerie n’a retrouvé qu’une seule association, de fondeurs en fer, s’étant établie dans ce cadre et, même si une commission d’enquête se met finalement en place, elle ne peut aller très loin.

Au vu des difficultés auxquelles a dû faire face la Commune, du peu de temps dont elle a disposé, comme des divergences de ses élus, il semble in fine difficile d’avoir un avis tranché sur le caractère modéré ou radical, contextuel ou de fond, de sa politique sociale. On pourra discuter encore longtemps de la longueur ou de la lenteur de ses débats, et de son bilan. Ces controverses nous rappellent malgré tout l’immensité de la tâche à accomplir pour mettre en œuvre la démocratie sociale.

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L’estampe représentant la salle des engagements au Mont-de-piété rue des Blancs-Manteaux que j’ai utilisée en couverture est due à Ferdinand Heilbuth et se trouve au musée Carnavalet.