Comme annoncé dans l’article de présentation précédent, voici donc des lettres de soldats, présentées chronologiquement. Les auteurs aussi ont été présentés dans cet article.

Pour aujourd’hui, voici Germain Dathie.

Germain Dathie

12 août 1870. — Fort de Vincennes. j’arrive à Paris et je suis dirigé vers le fort de Vincennes, où j’entre à deux heures de l’après-midi, pour être incorporé au 7e bataillon de Chasseurs à Pied, au lieu du 11e, ma destination primitive dont le dépôt se trouve près de Nancy.

17 août. — Me voici entré dans la vie militaire: je suis équipé et fais l’exercice chaque jour. Ce nouveau métier me plaît beaucoup, et si je n’avais le souci de vous avoir laissés avec votre culture et votre mauvais état de santé, je remercierais le Major de m’avoir déclaré « bon pour le service ». Vous direz peut-être que si je parle ainsi, c’est que je ne puis faire autrement, mais je vous assure que, si vous pouviez vous passer de moi, je ferais volontiers mon congé en entier, sans me faire remplacer, comme vous l’envisagez.

21 août. — Le quartier est toujours consigné jusqu’à ce jour; je n’ai pas encore reçu de vos nouvelles. Ici, toujours la même vie: l’exercice deux fois par jour, et le reste du temps: repas et repos, puisqu’il n’y a pas moyen de sortir.

29 août. — Je reçois votre lettre m’annonçant que ma mère avait l’intention de venir me voir, accompagnée de la maman de Lemaire, de Breuil-le-Sec; d’un commun accord avec mon camarade, nous vous demandons de renoncer à votre projet. Cela nous ferait certainement plaisir de vous voir, mais si on vous laisse entrer au fort, notre entrevue serait courte et il nous serait impossible de sortir avec vous. On nous dit qu’actuellement les portes de Paris sont tellement encombrées qu’il est difficile de circuler, d’autant plus que vous n’avez pas l’habitude de voyager.
Rien de nouveau depuis ma dernière lettre: toujours l’exercice au chassepot. Plusieurs milliers d’hommes passent chaque jour au fort pour être armés: mobiles, gardes nationaux, francs tireurs, douaniers, etc.
Je vois bien maintenant que vous n’êtes pas décidés à me laisser faire mon congé en entier, et que vous envisagez me faire remplacer aussitôt que la guerre sera terminée. Je pense maintenant que sa durée ne sera plus longue; en attendant, faites votre travail comme vous le pourrez et n’ayez aucun souci à mon sujet; si j’ai besoin de quelque chose je vous préviendrai. Je vous adresse cette lettre sans affranchir: le bruit court que nous pouvons le faire, mais rien d’officiel. Et je reste votre dévoué et respectueux fils.

6 septembre. — Dimanche dernier, nous avons eu sac au dos pendant deux heures, avec chassepot et cartouches; tout prêts à partir lorsque tout à coup on apprend la proclamation de la République. Aussitôt ce ne fut qu’un cri de joie dans le quartier: « Vive la République » était dans toutes les bouches; mais tout s’apaisa bientôt et rentra dans l’ordre. Vous pouvez continuer à m’écrire sans affranchir.

Il semble bien que ce soldat n’ait pas combattu.
D’autre part, l’absence de référence à Sedan est un peu surprenante.

18 septembre. — Espérant que les correspondances ne sont pas encore interrompues, je vous écris à nouveau, mais sans doute pour la dernière fois d’ici la fin de la guerre; car les Prussiens avancent tout doucement, mais nous ne nous inquiétons pas encore beaucoup en ce moment; nous faisons seulement quelques patrouilles dans les bois environnants.

Le siège commence…

8 novembre. — (Lettre par ballon monté.) — Quoique je n’aie pas grande confiance dans ce nouveau genre d’expédition, je ne puis néanmoins résister au désir de vous donner de nos nouvelles qui sont bonnes. Je suis toujours incorporé au 37e Régiment de marche qui est devenu le 137e d’Infanterie (dont les soldats mettront la crosse en l’air le 18 mars à Montmartre) [cette parenthèse est évidemment (!) un ajout du petit-fils]; malgré le siège, je n’ai jamais été si bien portant, je n’ai à craindre que la faim, mais il me reste un peu d’argent.

À suivre

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La photographie du donjon de Vincennes en couverture date de 1895, mais il avait peu changé depuis le passage de Germain Dathie. Je l’ai trouvée sur Gallica.

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Comme je l’ai dit dans l’article de présentation précédent, les lettres de Germain Dathie viennent de

Lettres d’un chasseur à pied pendant le siège de Paris et la Commune 1870-1871 (recueillies par son petit-fils M. F . Bouchez), Comptes rendus et mémoires de la Société archéologique et historique de Clermont-en-Beauvaisis, tome 31 (1962-1964).