Je vous propose aujourd’hui la préface d’un livre paru en septembre 1872, il y a cent cinquante ans. Dès l’automne 1871, et notamment depuis la condamnation de Rossel, des voix s’élèvent pour rappeler que c’est la trahison de Bazaine à Metz qui a « fait » Rossel. Une commission d’enquête a été nommée, mais elle s’interroge sur toutes les capitulations, ce qui lui permet de s’attarder sur Sedan, qui bien sûr vient avant Metz.
Le livre s’appelle L’Accusé Bazaine, il est écrit par Albert Allenet, il comporte un dessin d’André Gill (celui en couverture de cet article) et une préface de Camille Pelletan, que voici.

À la fin d’octobre 1870, il y avait à Metz un maréchal qui négociait, et un officier qui conspirait.
Le maréchal avait reçu le commandement de la plus belle armée de la France; — la seule qui eût échappé aux désastres du début de la guerre, et il allait livrer cette armée à la Prusse. — Les troupes levées à la hâte, organisées à la diable, qui sur la Loire défendaient le sol français, manquaient d’officiers; et il allait condamner nos officiers à la captivité. Nos soldats, du côté d’Orléans, après un premier succès, s’apprêtaient à marcher au secours de Paris; et il allait leur jeter sur les bras une armée allemande jusque-là immobilisée. — Alors, il avait tiré sa dernière cartouche, mangé son dernier morceau de pain, tenté son dernier effort? — Non, il avait joué au billard, pendant que les troupes campaient dans la boue, furieuses d’être oisives. — Alors, au moins, avant de se rendre, il a noyé ses poudres, brisé ses armes, détruit ses drapeaux? — Non, il a ordonné de tout conserver soigneusement, pour tout remettre en bon état entre les mains de l’ennemi.
Cela souleva, cela exaspéra: des complots s’ourdirent dans les troupes, pour éviter tant de honte. Il y eut des explosions de colère; une entre autres, qui fit dire au général Changarnier, le conseil et le soutien de Bazaine:

Je n’aime pas les braillards.

Parmi les plus ardents, on remarquait un jeune officier rigide, sorti le premier d’une de nos écoles spéciales, et que semblait attendre un grand avenir. Tous les efforts échouèrent. Metz fut rendue.
Un an après, il y avait un homme condamné à mort. Pas le maréchal, l’officier.
Le délire du patriotisme l’avait jeté un instant dans la guerre civile. Il en était sorti. Il promettait un homme d’élite. Il était estimé de tous. Ses juges même le pleuraient. Il n’y eut qu’un cri dans toute la France pour demander pitié pour lui. Sa vie était entre les mains d’un certain nombre de messieurs comme on en voit tous les jours dans les rues, — ni bons, ni mauvais, que je sache, — négociants ou propriétaires. Il montait à leurs oreilles, un bruit de voix, venant de tous les points de l’horizon, qui disaient:

Rappelez-vous Metz. Rappelez-vous l’heure où le maréchal Bazaine a froidement négocié la perte de la France, et où le capitaine Rossel s’est révolté, — impuissant, décidé, inflexible, et mettez dans un plateau de la balance l’heure d’égarement, dans l’autre l’heure de patriotisme. 

Un jour, — un matin d’automne, — comme le maréchal dormait chez lui, à Paris ou à Bruxelles, dans un lit, tranquillement, — le corps de Rossel, troué de balles, s’affaissait à terre.
Depuis, il faut le reconnaître, on a arrêté le maréchal.
Maintenant, c’est à la justice de prononcer sur lui. — Est-ce à dire que l’opinion doive se taire ?
Voilà un accusé dans sa cellule: barres de fer à la fenêtre, verroux [bijou, caillou, chou, genou, hibou, joujou, pou, verrou, c’était comme ça en ce temps] à la porte. — Derrière, le poste, des grilles, d’autres verroux, des serrures énormes; autour, des sentinelles. — Cet homme, il est seul contre la prison, — seul devant la société qui le poursuit par l’organe du ministère public, — seul devant un juge, qui pèsera froidement le pour et le contre, et qui prononcera sur sa vie. — Alors, il se fait un silence et un respect, — non pour l’homme, mais pour la situation. Dire un mot qui puisse faire pencher la balance… jamais! Mais c’est un assassin, un voleur? — Qu’importe? — Il y a des gens à qui est confiée l’auguste et redoutable mission de le convaincre ou de le juger. Ne couvrons pas la sentence du tribunal, et les huées de la foule.
Mais quelque illusion qu’on se fasse, on ne peut pas croire que telle soit la situation du maréchal Bazaine. Tout s’adoucit autour de lui. La prison a attendu un an et demi pour le prendre; elle tourne en villégiature. Les gardiens ont été sous ses ordres. Son procès tantôt reparaît, tantôt disparaît. Il a des juges militaires intègres, loyaux, j’en suis sûr; mais on sent peser sur eux on ne sait quelle pression.
C’est pour cela qu’il a fallu que la presse instruisît le procès; il le faut encore.
C’est par la force de l’opinion que Bazaine a été traduit devant un conseil de guerre: c’est par l’intervention de l’opinion que l’affaire ne pourra pas être étouffée. Il ne faut pas que l’opinion cesse d’intervenir, par la presse, par le livre. Pour faire condamner Bazaine? Non, pour le faire juger… pour le faire juger sans obscurité, sans faiblesse, sans faux-fuyants.
D’autant plus que ce procès appartient tout entier à l’histoire. Les pièces, ce sont les pièces de nos désastres, l’affaire du Mexique, l’affaire de Metz. La France a le droit, le devoir de les connaître, de les chercher, de les fouiller. Nous nous rappelons le temps, voisin de nous, hélas! où des hommes, qui avaient participé à l’insurrection de 1871, étaient sur les bancs de la justice. Le cœur se soulève de dégoût, quand on pense qu’il y avait des journaux pour éditer sur ces accusés des anecdotes intimes et apocryphes, inventées par quelque reporter à court de copie, — pour ameuter les esprits contre des prisonniers qui ne pouvaient pas répondre. Le maréchal Bazaine peut être tranquille. Les républicains ne feront pas contre lui, ce que les feuilles de l’ordre ont fait contre les membres de la Commune. Ils ouvrent l’histoire, — l’histoire authentique, écrite par des témoins dignes de foi, — Histoire qui nous appartient, puisqu’elle est celle de nos malheurs et de nos ruines; et ils disent : Voyez !… Voilà les pièces du procès: Faites-le.
Procès grave; derrière le maréchal Bazaine, seul inculpé, j’en vois d’autres: non pas l’armée… comme l’a dit à une tribune française, pour la honte de la France, un monarchiste qui a lancé là à nos troupes la plus incurable, la plus monstrueuse des insultes… non pas même les généraux, dont beaucoup ont montré un courage et un dévouement sans égal, et quelques-uns de véritables qualités militaires. mais une certaine race de chefs impériaux, au verbe haut, à l’ignorance arrogante, aux rancunes et aux ambitions sans scrupules, habitués à mener rudement les pékins, et à n’avoir à craindre, ni contrôle, ni justice.
Les pages qui suivent, sont l’histoire du pire d’entre eux.

Camille Pelletan

Quant au procès de Bazaine, il n’aura lieu qu’à partir du 6 octobre… 1873!

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Allenet (Albert), L’accusé Bazaine, préface de Camille Pelletan, Sagnier (1872).