Suite de l’épisode précédent de ces souvenirs

[Le passage en vert a été reproduit par Da Costa dans le premier volume de son livre.]

Le Comité résolut d’empêcher cette manifestation et, par l’intermédiaire d’Assi, il donna l’ordre à Lullier de faire de son côté, avec des bataillons de fédérés et de l’artillerie, une promenade militaire, afin d’en imposer aux récalcitrants. Le général refusa et Assi en référa au Comité qui me donna l’ordre, ainsi qu’à Assi, de lui amener Lullier. [Contrairement à ce qu’il avait annoncé, Maxime Lisbonne ne parle finalement pas de la manifestation « de l’ordre ».]

Après bien des allées et venues celui-ci se décida à obéir. Arrivé au milieu de nous, et lorsqu’on lui reprocha ses fautes qui pouvaient à juste titre être considérées comme autant de trahisons, il se leva furieux et nous défia:

Qui de vous, s’écria-t-il, oserait décréter mon arrestation? Je n’aurais qu’un mot à dire. Il y sur la place de l’Hôtel-de-Ville trente bataillons qui répondraient à mon appel, et c’est moi qui vous ferais tous arrêter et fusiller.

Ces menaces ne produisirent aucun effet. Avant son arrivée le Comité avait décidé son arrestation et le décret circula parmi les membres du Comité, pour y apposer sa signature [Lissagary écrit que le Comité central « avait enfermé Lullier ivre-fou »].

Il fut mis dans une salle, sous la garde d’un seul citoyen. Au dehors, des sentinelles placées par le citoyen Assi, répondaient du général.
Il y passa la nuit, et le lendemain, le capitaine Fossey, l’aide de camp du gouverneur de l’Hôtel de Ville, assisté de trois gardes fédérés, faisait monter Lullier dans un fiacre pour le conduire à la Préfecture de police. Fossey était assis en face du général, il lui dit:

Nous allons traverser la place de l’Hôtel-de-Ville, elle fourmille de bataillons. Si vous mettez le nez à la portière de la voiture, si vous dites un mot, si vous faites un geste, je vous fais sauter la cervelle.

Lullier se tint coi et un quart d’heure après il était écroué à la Conciergerie. Ainsi il a fallu au Comité central pour se décider à accomplir un acte viril:
1° Que le général n’exécutât point l’arrestation des membres du Gouvernement aux Affaires étrangères ou tout au moins qu’il ne la tentât point;
2° Que le général parlementât avec le colonel Perrier, ce qui fut la cause du départ de ses troupes pour Versailles;
3° Que le général n’essayât point de s’emparer du Mont-Valérien, qui n’avait qu’une garnison de 120 hommes;
4° Que le général refusât de marcher contre la manifestation des gens de l’ordre.

[Comme le dit Da Costa, qui relate « ce curieux incident », l’arrestation de Lullier fut ainsi une conséquence, « tout à fait ignorée », de la manifestation des amis de l’ordre.]

Ah! citoyens du Comité, nous avons été peut-être heureux que Lullier ne fît pas appel aux gardes nationaux massés sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Il aurait pu se trouver parmi eux des citoyens plus rigides que nous sur la façon d’exercer le mandat qui nous avait été délivré. Le général aurait certainement payé de sa vie les fautes qu’il avait commises, mais quelques membres du Comité auraient pu payer aussi de la leur la faiblesse qu’ils avaient montrée envers un homme qui menait à sa perte la Révolution.

*

Depuis deux jours, les estafettes de l’Hôtel de Ville envoyées à la place Vendôme se trouvaient arrêtées à la hauteur de la mairie du 1er arrondissement par les gardes nationaux qui n’avaient pas encore adhéré au Comité central.
Une colonne, divisée en deux, commandée par le général Brunel (qui venait de remplacer Lullier [nous sommes (vers) le 24 mars]), partit de l’Hôtel de Ville pour mettre à la raison ces réactionnaires. En arrivant, Brunel et Protot, accompagnés de quelques citoyens, montèrent à la mairie trouver M. Adam, le maire, pour terminer le différent. Pendant ce temps, un demi bataillon de l’ordre était rangé en bataille dans le carré, fermé d’un côté par la grille du Louvre et de l’autre par la maison de parfumerie (Société hygiénique). [Dacosta cite ce passage) en le qualifiant d’anecdote intéressante.]

Le commandant de ce bataillon envoya quelques hommes prendre possession de la maison qui fat le coin de la rue de l’Arbre-Sec et s’installer aux fenêtres qui font face à la rue de Rivoli. Deux coups de feu furent tirés, qui heureusement n’atteignirent personne, mais immédiatement, à mon commandement, mes gardes fédérés chargèrent leurs armes prêts à répondre à cette provocation.

Entouré d’un groupe de citoyens qui me priaient de ne pas répondre à ces deux coups de feu, je me contentai d’ordonner au maréchal-des-logis Pélissier de braquer une de ses pièces sur la mairie du 1er arrondissement et l’autre sur le bataillon réactionnaire pour le balayer et d’attendre mes ordres.

(À suivre)

*

Même si, finalement Lisbonne n’en parle pas… J’ai déjà utilisé au moins deux fois la gravure d’Auguste Lançon, « après la manifestation » des Amis de l’ordre (ici et ).

Livres cités

Da Costa (Gaston)La Commune vécue (trois volumes), Ancienne Maison Quantin (1903-1905).

Lissagaray (Prosper-Olivier)Histoire de la Commune de 1871, (édition de 1896), La Découverte (1990).