Il y a longtemps que je n’ai pas râlé contre la « légende dorée » de la Commune. En voici une nouvelle illustration: « pendant la Commune, la presse était libre », nous dit-on. Voyez l’éditorial, « Quand la presse était libre » du dernier numéro de La Commune, le bulletin des Amies et amis de la Commune (le n° 97) — il y a une version en ligne (dont on peut rêver qu’elle sera modifiée…).

Il y a longtemps aussi que je n’ai pas cité Lissagaray. Eh bien, le voici qui parle de la presse, justement:

Partons de la Bastille. Les camelots assourdissants crient le Mot d’ordre ! de Rochefort, le Père Duchesne ! le Cri du Peuple ! de Jules Vallès ; le Vengeur ! de Félix Pyat ; la Commune ! le Tribun du peuple ! l’Affranchi ! l’Avant-Garde ! le Pilori des mouchards ! L’Officiel est peu demandé, les membres de la Commune l’étouffent sous leur concurrence ; l’un d’eux, Vésinier, va jusqu’à publier dans Paris-libre une séance secrète. Le Cri du Peuple tire à cent mille exemplaires. C’est le premier levé ; il chante avec le coq. Si nous avons du Vallès ce matin, bonne aubaine ; mais il passe trop souvent la parole à Pierre Denis qui nous autonomise à outrance. N’achetez qu’une fois le Père Duchesne, quoiqu’il tire à 60 000. Il n’a rien de celui d’Hébert, qui ne fut pas un grand sire. Prenez dans le Vengeur l’article de Félix Pyat comme un bel échantillon d’ivrognerie littéraire. La Commune est le journal doctrinaire où Millière écrit quelquefois, où Georges Duchène secoue les jeunes et les vieux de l’Hôtel-de-Ville avec une sévérité qui exigerait un autre caractère.

Aux kiosques voici les caricatures : Thiers, Picard, Jules Favre sous la figure des trois Grâces enlaçant leur ventripotence. Ce poisson aux écailles vert bleu qui dessert un lit à couronne impériale, c’est le marquis de Galliffet. L’Avenir, moniteur de la Ligue, le Siècle devenu très hostile depuis l’arrestation de Chaudey, la Vérité du yankee Portalis s’empilent, mélancoliques et intacts. Une trentaine de journaux versaillais ont été supprimés [c’est moi qui souligne] par la préfecture de police ; ils n’en sont pas morts, un camelot très peu mystérieux nous les offre.

Plus libre qu’aujourd’hui, cela ne fait aucun doute. Mais, vous l’avez lu comme moi, une trentaine de journaux supprimés. Certains sont reparus à Versailles, ce qui explique qu’ils puissent être vendus à Paris, comme le dit Lissagaray. Mais ce n’est pas le cas du Siècle qui a bien été « supprimé » et n’est pas paru entre le 16 et le 22 mai. Voyez les dates de parution, sur Gallica, là. Je ne fais pas de décompte. Voyez les dates de parution du Figaro. Lui, c’est depuis le 21 mars, qu’il ne paraît plus… sauf le 30 mars, où il a beau jeu de commencer ce numéro par

Le Figaro a été victime d’un acte inique, contre lequel il ne saurait trop protester, au nom de la liberté de la presse.

Que l’on ne m’accuse pas de défendre Le Figaro! « Acte inique » que La Sociale  datée du 1er avril a commenté ainsi:

Sous le régime républicain, la liberté complète, sans restrictions, de la presse et de la parole, est de droit absolu.
Les situations exceptionnelles commandent les mesures exceptionnelles.— Soit.
Mais est-ce bien le moment aujourd’hui de faire appel aux lois d’exception?
Pas le moins du monde! Jamais la situation politique à Paris n’a moins justifié le retour aux mesures répressives. Où est le péril ? où est la menace? où est le désordre ?

Évidemment, après l’engagement de la guerre par Versailles, le 2 avril, le péril et la menace étaient bien là… Bien d’autres journaux ont été supprimés dès le 5 avril, voyez Le Cri du peuple daté du 7 avril:

Quant à La Sociale, à la même date, elle justifie ces suppressions, sous le titre… « La liberté de la presse »:

Pourquoi donc pousser de tels cris quand le gouvernement de la Commune prend contre l’ennemi les précautions jugées par tous indispensables!

Le 5 mai, d’autres encore sont supprimés. On pouvait lire, par exemple dans La Commune du 7 mai l’annonce de la suppression de

le Petit Moniteur, la Petite Presse, le Petit Journal, le Petit National, et elle a commencé par la suppression du Journal  des Débats.

Je m’arrête ici. Dès le 28 mai, tous ces journaux reparaissent, quant aux autres (voyez la liste des journaux dans cet article et le suivant), eh bien, ils disparaissent, et leurs journalistes sont assassinés, poursuivis, déportés…

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L’image de couverture représente, adéquatement, une « scène du boulevard à l’occasion des journaux supprimés », le dessin est dû à Lix et la gravure est parue en une du Monde illustré, qui n’a jamais été supprimé, le 29 avril 1871.

Livre cité

Lissagaray (Prosper-Olivier), Histoire de la Commune de 1871, (édition de 1896), La Découverte (1990).