Après la Marmite dans le sixième arrondissement et la place de la Bastille, le troisième article de Gilette Ziegler dans L’Humanité nous emmène dans le troisième arrondissement.

Sur l’emplacement de l’ancien enclos du Temple, la petite place de la Corderie s’étend entre deux rangées de maisons habitées par des artisans et commerçants, dont les enfants jouent sur les trottoirs. Le numéro 6 a trois étages, une façade lézardée et jaunie.

La seconde porte à droite donne sur une salle au plafond bas, meublée surtout de bancs avec une estrade et une table — simple plateau de sapin posé sur des tréteaux. Au mur, des affiches, parmi lesquelles l’Affiche rouge de janvier, dénonçant le Gouvernement de Défense nationale, qui n’a pensé qu’à négocier au lieu de se battre et s’est refusé à proclamer la levée en masse [il est possible que les affiches au mur, très vraisemblables mais que je n’ai pas vu mentionner ailleurs, aient été imaginées par l’autrice — les locaux ont surtout été décrits par Fribourg et Vallès].

Si les hommes de l’Hôtel de ville ont encore quelque patriotisme, leur devoir est de se retirer, de laisser le peuple de Paris pendre lui-même le soin de sa délivrance.

Dans cette salle, on trouve surtout des ouvriers : aux côtés du relieur Varlin, le fondeur Paul-Émile Duval, mince et brun, Léo Frankel, bijoutier, petit homme au teint pâle d’origine hongroise, ami de Karl Marx, le teinturier Malon, l’ai toujours soucieux, la tête penchée sur l’épaule, le menuisier Pindy, l’imprimeur Constant Martin, secrétaire du Comité central des vingt arrondissements [Ici, Gilette Ziegler dresse une liste de gens qui ont participé à différentes sortes de réunions dans ce lieu, celles de l’Association internationale des travailleurs, celles du comité central des vingt arrondissements. Dans la suite, lorsque les acteurs commencent à s’exprimer, c’est d’une réunion du conseil de l’Internationale le 1er mars qu’elle parle.].

Mais il y a aussi des hommes en redingote, le doyen [il a été le doyen des élus à la Commune] Charles Beslay, soixante-quinze ans, ingénieur et ancien député, devenu socialiste sous l’Empire, Édouard Vaillant, médecin à la voix douce, qui ressemble à un étudiant de Heidelberg, dont il a fréquenté l’Université, Théophile Ferré à la barbe bien taillée placé à la tête du Comité de vigilance du dix-huitième arrondissement, des journalistes, comme Charles Longuet et Jules Vallès.

Ce 1er mars, le Conseil fédéral de l’Internationale tient une séance pour décider de la participation des internationaux au Comité central de la Garde républicaine [sic, pour nationale]. Les Prussiens sont entrés le jour-même dans Paris [voir, sur cette entrée, un article de Maxime Vuillaume], un Paris qui n’est plus celui des nobles et des bourgeois — si prompts en 1815 à accueillir les ennemis aux drapeaux noirs, les rues désertes, les fontaines taries, les statues [représentant les grandes villes] de la place de la Concorde voilées, disent le deuil et la révolte du peuple. La bataille n’est pas finie, et, pour lutter, il faut s’unir.

Varlin demande la nomination d’une commission qui se rendra auprès du Comité de la Garde nationale pour juger si les internationaux peuvent y participer.

Ceci, dit Frankel, ressemble à un compromis avec la bourgeoisie, je n’en veux pas.

Mais de nombreux militants estiment que la Garde, malgré ses éléments bourgeois, se tourne vers l’Internationale, dont elle sait l’influence.

Quand le général Vinoy a envoyé chercher les canons place Royale [des Vosges], la Garde nationale a refusé de les livrer et la ligne n’a pas insisté. L’importance de ces événements, dit le parfumeur Babick, est considérable.

Et Varlin affirme que les hommes du Comité central de la Garde qui étaient suspects ont été écartés et remplacés par des socialistes qui désirent avoir parmi eux des délégués servant de lien avec l’Internationale. Parmi les patriotes en révolte, ne sont-ils pas nombreux ceux qui comprennent que rien ne pourra être sauvé sans l’appui des teneurs d’outils dont on a déjà pu mesurer la force ?

La place de la Corderie, écrira Vallès, peut prendre en main la révolution qui trébuche et la relever.

[Remarque stylistique: le futur était inutile puisque Vallès l’avait (déjà) écrit dans son éditorial du Cri du peuple du 27 février.]

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J’ai déjà utilisé ma photographie de couverture plusieurs fois depuis mai 2016.

Livres cités

Fribourg (Ernest), L’Association internationale des travailleurs, Le Chevalier (1871).

Vallès (Jules), L’affiche rouge, article paru dans Le Cri du peuple le 7 janvier 1884, reproduits dans le recueil d’articles Le Cri du peuple, Éditeurs français réunis (1953), et dans un choix d’articles, deuxième volume des Œuvres, Pléiade, Gallimard (1989).

Les séances officielles de l’Internationale à Paris pendant le siège et pendant la Commune, Lachaud (1872).