Cette expression, « l’affiche rouge », évoque une chanson de Léo Ferré, ou un poème d’Aragon, ou un groupe de résistants, noirs de barbe et de nuit, hirsutes, menaçants, une affiche qui cherche à faire peur. Rouge et nazie, contre des résistants fusillés au Mont-Valérien en février 1944.

Il y a beaucoup d’affiches rouges.

Celle dont il est question ici a été rédigée dans la nuit du 5 au 6 janvier 1871 et affichée, placardée, collée sur les murs de Paris, je suppose, bien qu’elle porte la mention

cette affiche ne peut être apposée qu’à l’intérieur.

Le cri des murs.

L’image qui illustre cet article a été réalisée à partir d’un fac-similé de mauvaise qualité. Le texte de l’affiche et la liste des signataires sont disponibles en cliquant ici.

Vallès raconte l’écriture de cette affiche dans un de ses articles de 1884. Il avait été un des rédacteurs et s’en est souvenu, treize ans plus tard. Et maintenant, je vais me payer le ridicule de raconter une histoire que Vallès a racontée. Paraphraser Vallès?!?

Janvier 1871: en plein siège de Paris, après le froid et la faim ou plutôt en plus du froid et de la faim, les « gouvernants » souhaitent que la ville se rende — défaitisme et trahison. Quelques hommes, des inconnus (mais des hommes), se retrouvent et s’accordent dans le refus de capituler. Ils s’appellent le Comité des Vingt arrondissements, ou la Délégation des Vingt arrondissements, ou le Comité central des Vingt arrondissements (à ne pas confondre avec le Comité central de la Garde nationale, ou Comité central tout court, qui ne commencera à se former qu’en février), ou le Comité central républicain des Vingt arrondissements, parce que, bien entendu, ils sont républicains.

Ils se réunissent depuis le 13 septembre, à la Corderie du Temple, comme l’Association internationale des Travailleurs et les sociétés ouvrières, je cite:

à un troisième étage où le vent entrait par les carreaux cassés qu’on n’avait pu faire remettre, faute d’argent, où il n’y avait que quelques bancs d’école, une table de blanchisseuse pour le bureau, pas de tribune.

Ils ont rédigé et affiché une première affiche rouge le 15 septembre (dont on trouvera un exemplaire dans un livre intitulé Murailles politiques, en cliquant ici et en utilisant le zoom de Gallica). C’était un temps où s’était réalisée une incroyable union, défendre la patrie, tous ensemble, même Blanqui s’y était mis, juste quelques jours mais quand même:

Nous sommes tous français et rien de plus, tous républicains et rien de plus. Point de désunion!

Ce qui prouve qu’il ne faut pas sous-estimer la composante patriotique de la révolte. Et aussi qu’une bonne partie de la bourgeoisie voulait capituler.

Revenons à janvier 1871. Ils se réunissent donc le soir du 5 janvier, et ils décident la rédaction d’une affiche.

On ne trouvait pas d’argent pour faire remettre les vitres et avoir du feu, on en avait trouvé pour imprimer l’affiche.

Ils discutent du contenu et désignent quatre d’entre eux pour écrire le texte de la proclamation (car c’en sera une). Ce sont Gustave Tridon, Édouard Vaillant, Émile Leverdays et Jules Vallès. Ils vont écrire, rédiger, mais c’est le peuple qui va prendre la parole par leur plume (excusez-moi! vous avez compris que cette phrase n’est pas du Vallès…) pour dire qu’il faut songer à la patrie en même temps qu’à la révolution. Ils y passent la nuit. Ils ne sont pas restés à la Corderie mais ils écrivent dans un petit logement de la rue Saint-Jacques. Je ne sais pas chez qui. Pas chez Vallès qui vivait rue de Tournon. Ils hésitent, se trouvent lourds, ou plats, ou déclamatoires. Il est cinq heures du matin et ils n’ont pas fini, l’un ou l’autre s’allonge un moment, il y a là une couche étroite, ils parviennent enfin presque au bout de leurs peines, lorsqu’ils entendent tonner le canon, plus près que d’habitude. C’est que les Prussiens en ont assez, de ces Parisiens qui résistent à leur siège, et qu’ils ont décidé de les bombarder. Les obus tombent sur la rive gauche de la Seine, d’abord plus au sud, rue Daguerre (qui s’appelait encore rue de la Pépinière), sur le Jardin des Plantes aussi, et puis ici rue Saint-Jacques.

L’affiche dressait un tableau réaliste de la situation à Paris en ce mois de janvier et faisait le constat de la défaillance du gouvernement. C’était aussi un appel à l’insurrection, au remplacement de ce gouvernement par « la Commune ».

Les quatre rédacteurs n’ont pas tout à fait terminé. Il manque une phrase. Ils se traînent jusqu’à la Corderie sans se soucier des bombes. C’est pendant une détonation plus forte que les autres que Leverdays trouve la phrase cherchée (écrit Vallès dans son article de 1884 — dans son roman L’Insurgé, il donne Tridon comme auteur)…

Les amis du Comité des vingt arrondissements applaudissent la proclamation. En 1884, Vallès avait oublié cette dernière phrase mais se souvenait parfaitement des derniers mots:

Place au peuple! Place à la Commune!

Les dernières phrases, les voici:

La population de Paris ne voudra jamais accepter ces misères et cette honte. Elle sait qu’il est temps encore, que des mesures décisives permettront aux travailleurs de vivre, à tous de combattre.

Réquisitionnement général, — Rationnement gratuit, Attaque en masse.

La politique, la stratégie, l’administration du 4 septembre continuées de l’Empire, sont jugées. PLACE AU PEUPLE! PLACE A LA COMMUNE!

Ils signent « Les délégués des Vingt Arrondissements de Paris » et ils sont cent quarante à mettre leurs noms. Ce sont tous des inconnus. C’est la proclamation d’un contre-gouvernement. Ils proposent quand même de prendre la situation en mains!

Et, dit Vallès…

Et malgré le temps écoulé, après la défaite, après l’exil, je place au-dessus de toutes mes joies d’écrivain l’honneur d’avoir été collaborateur de cette affiche de cinquante lignes qui annonçait le grand drame social.

Le mot « Commune », en janvier 1871, était devenu une sorte de mot magique. Certains noms très connus aujourd’hui ne figurent pas parmi les signataires, et il faut les signaler, notablement, Varlin et Frankel.

Après cette brûlante affiche rouge, contre les signataires de laquelle le gouvernement a naturellement engagé des poursuites (mais les accusés ont été acquittés), le Comité des Vingt Arrondissements s’efface un peu, même au moment de la tentative d’insurrection du 22 janvier. À vrai dire, jusqu’au 18 mars et même jusqu’aux élections communales du 26, toutes les autres forces un peu organisées, blanquistes, internationaux… semblent affaiblies. Le Comité central de la Garde nationale prend l’initiative à partir de la mi-février, occupe les places de pouvoir en mars… et les délégués des vingt arrondissements sont élus à la Commune!

Je cite encore Édouard Vaillant, beaucoup plus tard. Il a dit à Félix Fénéon:

La Commune était loin cependant de valoir ce qu’eût été le Comité de la Corderie, la Commune révolutionnaire maîtresse du pouvoir: elle n’en avait ni l’unité de pensée et d’action ni l’énergie…

Livres cités

Vallès (Jules), L’affiche rouge, article paru dans Le Cri du peuple le 7 janvier 1884, reproduit dans le recueil complet d’articles Le Cri du peuple, Éditeurs français réunis (1950), et dans un choix d’articles, deuxième volume des Œuvres, Pléiade, Gallimard (1989).

Les Murailles politiques françaises, Paris, A. Le Chevallier (1873-1874).

Blanqui (Auguste), La Patrie en danger, recueil d’articles préfacé par Casimir Bouis, Chevalier (1871).

Vallès (Jules), L’Insurgé, Œuvres, Pléiade, Gallimard (1989).

Fénéon (Félix), Enquête sur la Commune de Paris, La Revue blanche (1897). Republié avec une présentation de Jean Baronnet, Les Éditions de l’amateur (2011).