Suite de la série sur Marcellienne Expilly (si vous avez manqué le début, sa naissance et son mariage sont là, sont départ pour Paris là, ce qu’elle y fait en 1871 ici, et son arrestation encore ici).
Une note non datée conservée dans son dossier du conseil de guerre dit Marcelienne Expilly « insoumise vénérienne » (en d’autres termes, ce n’est pas une prostituée enregistrée, et elle a la syphilis) et entrée à Saint-Lazare (prison des femmes à Paris) le 12 octobre 1871.
Pourtant, dans le même dossier de conseil de guerre se trouve aussi une lettre, datée d’avril 1872, très bien écrite sur un élégant papier à lettres bleu (???) dont une des seules fautes est dans le nom du destinataire, le juge d’instruction Loverdo :
Monsieur L’auverdeau
J’ai l’honneur de vous informez [sic] que je suis détenue à la maison de Versailles depuis le 17 avril dernier par vos ordres je fus mise en liberté il y a environ 8 mois [ce qui voudrait dire fin août], et vous savez vous même que je n’étais coupable en rien j’étais accusée pour cause politique je suis arrêtée à nouveau des mêmes faits qu’avant et par la déposition du même témoin.
Veuillez donc je vous prie voir M. Loyer capitaine rapporteur près le 6e conseil, et vous prie de lui expliquer l’éclaircissement des faits qui me sont imputés il est pénible de rester en prison après que l’innocence fut reconnue.
J’ose espérer que vous serez assez bon pour faire droit à ma demande et bien vouoir m’honorer d’une réponse
Recevez Monsieur mes sincères remerciements votre dévouée et soumise servante
Clairiot Amélie
à la correction 20 avenue de Paris à Versailles
Le juge d’instruction a indiqué en haut à gauche :
à renvoyer au général Appert, j’avais en effet interrogé cette fille dans les circonstances qu’elle indique.
C’est certainement une détenue communarde plus lettrée de la prison de Versailles qui a écrit la lettre. S’il semble assez clair que Marcellienne n’était pas une communarde mais s’était juste trouvée au mauvais moment au mauvais endroit — mais y en avait-il de bons le 26 mai dans son quartier de la Bastille? — elle a peut-être appris quelque chose lors de son séjour dans cette prison avec d’authentiques communardes. Elles lui ont en tout cas appris à signer « son nom ». En effet, lors de ses interrogatoires du 23 avril et du 11 mai 1872, elle ne dit plus qu’elle ne sait pas signer. Le 23 avril, elle trace alors une sorte de « Omenie » qu’elle a sans doute appris pour Amélie… La signature du 11 mai est aussi gauche mais ressemble un peu plus à Amélie. Dans ces interrogatoires, elle commence pourtant à en dire davantage sur elle. Et même à glisser un peu de vérité dans ses réponses.
Je suis née en 1851 [faux], fille de Jean-Baptiste Clairiot [c’est le nom du père d’Amélie Clairiot] et de Célestine Monthut [la mère d’Amélie Clairiot s’appelait Marie Houchot].
Si on connaît mes parents, on a plus de chance que moi.
Je ne m’appelle pas Célestine.
Je n’ai jamais été mariée. Je ne sais pas pourquoi on m’appelle Veuve Bossin [si elle a bien quitté Charbuy fin 1868 avec Amélie, elle peut très bien ne même pas savoir que celle-ci s’est mariée et est devenue veuve depuis].
J’ai été depuis 12 jusqu’à 16 ans chez Madame Vve Savoinet aubergiste à Fouronne[s] près Courson (Yonne), c’est là que j’ai fait ma première communion.
Le rapporteur conclut qu’il faut aller vérifier tout ça (mais que la culpabilité de la condamnée ne fait aucun doute). Un deuxième rapport dresse une liste des institutions à contacter : mairie d’Auxerre, hospice des enfants trouvés, etc.
C’est seulement le 27 avril 1872 que le conseil de guerre convoque Clément Sauzer pour l’interroger. Le « gendarme » a 30 ans, connaît « Amélie Clairiot »
depuis le mois de janvier ou février 1871, pendant l’insurrection nous étions à Versailles et du 18 mars au 28 mai je ne l’ai pas vue.
Il dément ainsi les allers-retours à Versailles que Marcellienne a dit avoir faits. Il la connaît sous le nom d’Amélie Clairiot (Clariot, dit-il), et elle lui a dit que son père était maire de Charbuy. Confrontée à elle, il reconnaît « la fille Clariot » et dit qu’on pourra avoir des renseignements sur elle chez Mme Maintenon [celle de la rue Saint-Antoine], dont il précise qu’elle est l’épouse d’un garde de Paris. Si la question des gants a été soulevée et est restée sans réponse, il semble que celle des lettres n’ait pas été soulevée.
Le procès a lieu le 29 juin 1872. Il fait l’objet du prochain article.
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En image de couverture, « Amélie » signe deux fois l’interrogatoire du 23 avril.
Source: toujours le dossier GR 8 J 224 au SHD. Merci à Maxime Jourdan pour ses photographies de ces documents.
Merci à Jean-Jacques Méric pour son aide.