Pour commencer, notons un problème à l’Opéra. C’est toujours le Journal officiel qui, le 10 mai, nous apprend:

Le membre de la Commune délégué à la sûreté générale et à l’intérieur.
Considérant que malgré la crise actuelle, l’art et les artistes ne doivent pas rester en souffrance ;
Que le citoyen Perrin, directeur de l’Opéra, non seulement n’a rien fait pour parer aux difficultés de la situation, mais encore a mis en réalité tous les obstacles possibles à une représentation nationale organisée par les soins du comité de sûreté générale, au profit des victimes de la guerre et des artistes musiciens.
Arrête :
Art. 1er Le citoyen Émile Perrin est révoqué.
Art. 2. Le citoyen Eugène Garuier est nommé directeur du théâtre national de l’Opéra, en remplacement du citoyen Perrin, et à titre provisoire.
Art. 3. Une commission est instituée pour veiller aux intérêts de l’art musical et des artistes; elle se compose des citoyens: Cournet, A. Regnard, Lefebvre-Roncier, Raoul Puguo, Edmond Levraud et Selmer.
Le délégué à la sûreté générale et à l’intérieur,
COURNET.

Je ne sais rien de la carrière musicale d’Eugène Garnier (1836-1893) (noter que c’est un simple homonyme de Charles Garnier, l’architecte de l’Opéra « Garnier », pas encore inauguré). Pour Regnard, Lefebvre-Roncier (un juriste), Levraud, qui n’avaient rien de musiciens, je vous renvoie à leurs notices dans le Maitron. De Raoul Pugno et Selmer, qui sont, eux des musiciens, je parle plus bas.

Après cette intervention et à l’actif des artistes que nous avons vu se fédérer dans l’article précédent, mettons l’organisation de deux concerts. L’un a lieu le 18 mai au Théâtre lyrique (place du Châtelet, à l’emplacement de notre théâtre de la Ville). Il y a déjà eu des représentations dramatiques aux Tuileries au début du mois de mai. Là, il s’agit d’un concert. Il y aura un concert, le 21 mai, aux Tuileries, donné par les musiciens de la Garde nationale. Pour celui-ci, celui. du 18, il s’agit d’un concert de musique, disons, savante, avec encore des parties théâtrales. Voici ce qu’en dit le Journal officiel du 20 mai:

Le soir, au Théâtre-Lyrique, avait lieu la première représentation de la Fédération artistique. Les honneurs de cette soirée, pour la partie littéraire, reviennent encore à la grande tragédienne Agar, celle qui « hurle » la Marseillaise, comme disent si gracieusement les journaux des campagnes, et particulièrement le Gaulois, qui ne peut digérer mon cliché de l’excellente troupe du seul théâtre qui soit reste fidèle à son poste, etc., etc. [l’article n’est pas signé et il est difficile de comprendre cette allusion, peut-être l’auteur est-il Floris Piraux, le secrétaire de rédaction (voir Comme une rivière bleue), qui était comédien]
L’Avenir de la Fédération a produit un effet des plus sympathiques. 
L’Avenir des Peuples, par Noailles, les Soldats de Faust, par les chœurs des théâtres lyriques, les citoyens Michot, Villaret, Tinion, Pacra et Arnaud, ont été chaieureusement applaudis, ainsi que les citoyennes Morio et Arnaud, même Mlle Amiati, qui se bisse toute seule, ce qui ne manque pas d’une certaine originalité. Le succès de la partie comique appartient à : C’est pas fini autrement dit Plcssis, le roi des saltimbanques.

Le prochain concert est annoncé pour le lundi 22 mai, cette fois à l’Opéra et un programme complètement musical, que voici, d’après Le Rappel daté du 21 mai:

Lundi 22 mai 1871, 7 h.1/2
Représentation extraordinaire au bénéfice des victimes de la guerre (veuves et orphelins) et du personnel de l’Opéra,
Avec le concours des artistes de l’Opéra, de l’Opéra-Comique, du théâtre des Italiens et du Théâtre-Lyrique. [Chacun de ces théâtres avait sa troupe.]
Orchestre complet conduit par George Haïnl, chef d’orchestre de l’Opéra. [George Hainl (1807-1873). Le JO l’avait annoncé comme « Haydn », ce qui avait fait beaucoup rire (mépris de classe!) certains journalistes bourgeois — et n’ont pas empêché Haydn d’arriver dans le Maitron sous le titre burlesque (aïe, moi aussi!) d’ « ancien directeur de l’Opéra »…]
Ouverture du Freischûtz. [Carl Maria von Weber, grand répertoire.]
Hymne aux immortels, de R. Pugno. [Raoul Pugno (1852-1914), tout jeune compositeur.]
Le Trouvère (4e acte); MM. Villaret, Melchissédec; Mme Lacaze. [Giuseppe Verdi, grand répertoire. Les chanteurs sont François Villaraet (1830-1896), ténor, Léon Melchissédec (1843-1925), baryton, et Mme Gaston-Lacaze, sur laquelle je n’ai trouvé… que des photographies.]
Scène funèbre pour orchestre, par Selmer. [Johan Selmer (1844-1910), jeune compositeur norvégien, encore élève au Conservatoire. Comme Pugno membre de la commission créée plus haut.]
Air du Bal masqué, par M. Caillo, du Théâtre Lyrique. [Verdi, grand répertoire. Je n’ai pas trouvé d’information sur le chanteur.]
Patria, de Victor Hugo, chanté par Madame Ugalde. [aussi de… Beethoven. Déjà chanté le 30 octobre par une autre chanteuse. Ici Delphine Ugalde (1828-1910), soprano mais aussi pianiste et compositrice.]
Air des Bijoux, de Faust, chanté par Mlle Arnault. [Gounod, grand répertoire. Sans doute la même chanteuse nommée Arnaud dans l’article si-dessus, je n’ai pas trouvé d’information, mais des photos si.]
Chant patriotique, 89, chanté par Morère. [Sans doute de François Joseph Gossec (1734-1829), compositeur du temps de la Révolution française. Jean Morère (1836-1887), ténor (créateur du rôle de Don Carlos.]
Final du 4e acte de l’opéra Nahel, de Litoff. [Le chevalier Nahel d’Henry Litolff date de 1863.]
Chœur avec solo chanté par Mlle Morio, de la Scala de Milan. [Je suppose que c’est un chœur de Nahel. Irma Morio (de son vrai nom Moriaux), jeune française, succès à Milan (théâtre Carcano), avait participé à un concert aux Tuileries le 6 mai.]
La Favorite (4e acte), MM. Michot (Fernand), Melchiscsédec (Balthazar).
La Favorite : Mme Ugalde (exceptionnellement). [Donizetti, grand répertoire. À part Jules Michot, à qui je vais consacrer un article, tous les chanteurs ont déjà été nommés.]
Alliance des peuples : Chœur de R. Pugno.
Trio de Guillaume Tell, chanté par trois lauréats du Conservatoire (1870).
Vive la liberté, Chœur de Gossec.

… et ce concert n’a jamais eu lieu…

(à suivre)

*

La caricature de Gil représente Delphine Ugalde dans le rôle du Prince charmant, en 1867, dans une « féérie de Clairville, Monnier et Blum » (sur une musique de Victor Chéri) représentée au Châtelet. Je l’ai trouvée sur le site des musées de Paris.