Suite du texte d’Albert Theisz (nous sommes sur le boulevard Voltaire, dans l’après-midi du jeudi 25 mai 1871):

Les Gardes nationaux occupent le magasin des travailleurs réunis et les maisons voisines. Les Gardes nationaux tombaient comme des mouches sans tirer un coup de fusil. Les lignards occupent la caserne, les Magasins réunis Le Pauvre Jacques; le grand Turgot brûle. La barricade barre le boulevard Voltaire sur le Château d’Eau. A gauche un café, à droite la maison Jules Gros, fabricant de bronzes sont en flammes, incendiés par les Versaillais. Nous étions sur le trottoir le long de la maison J. Gros. La barricade n’était pas tenable. Sous la porte cochère de Jules Gros il y avait des munitions: cartouches, obus, etc. Au bout d’un instant les deux tiers des hommes sont morts. Un jeune garde, 17 ans, monte sur la barricade, montrant le poing aux Versaillais, leur criant en les insultant et en disant que son père venait de mourir. C’est le seul garde restant avec Lisbonne, Theisz frères, Vermorel, Joulin, Jaclard. Theisz jeune fait observer avec Lisbonne que l’incendie va gagner les munitions. Je fais l’observation à Vermorel. On décide que l’on va évacuer. Vermorel prend le jeune homme par le bras pour le faire descendre. Il résiste. Au même moment une balle l’atteint. Son père était déjà parmi les premiers tués à cette barricade. Nous revenons au 11e, traversant la rue des Fossés-du-Temple, quand mon frère se retourne et dit: Lisbonne est blessé. Lisbonne venait derrière nous, il avait été blessé à la barricade du Bd Voltaire, il marchait à quatre pattes. Vermorel dit: Je ne veux pas l’abandonner, coûte que coûte je veux aller chercher. Qui vient avec moi? Theisz dit: Allons le chercher ensemble. Nous retournons sur la barricade. Jaclard et Theisz jeune nous suivent. Nous ramenons Lisbonne sous les bras et nous l’emportons. Arrivés de nouveau au coin de la rue des Fossés-du-Temple. Il y a une rampe en face. Aux Deux Pierrots, marchands de vin un tableau. Je dis il faut prendre cette rue-ci, nous serons à couvert des balles. Au moment où nous tournons le coin de la rue, Vermorel lâche le bras de Lisbonne — il lui tenait le bras droit et se trouvait du côté des maisons — et dit Ah! je suis mort. Il fait deux pas en avant et saisit la rampe. Jaclard et Theisz jeune prennent Vermorel. Lisbonne dit: Ne m’abandonnez pas. Conduisez-moi jusqu’à la petite voiture. C’était une voiture à bras, abandonnée devant la boutique d’un peintre en bâtiment. Je le conduis à petits pas jusqu’à cette voiture. Au même moment débouche du passage du jeu de Boule des Gardes nationaux. Les Gardes accourent, prennent Lisbonne et le mettent dans la voiture — nous sommes alors à l’abri des balles — et emmènent Lisbonne par le passage et le boulevard Voltaire. Je reviens à Vermorel. Soutenu par mon frère et Jaclard il marchait. Nous le portons passage du Jeu de Boules. Il ne peut plus marcher, il est très calme. On lui fait une civière avec des fusils. On le couche là-dessus. Nous arrivons au Boulevard Voltaire. Au même instant passe Delescluze qui arrivait avec des Gardes nationaux. Ceux qui nous avaient aidé à transporter Lisbonne faisaient partie de ce convoi. Je l’arrête et lui apprends que Vermorel est blessé. Il va lui serrer la main et lui dit quelques mots. Il serre la main à Jaclard et à Theisz. Il descend à la barricade que nous venions de quitter. Nous traversons au pas de course le boulevard Voltaire pour prendre l’autre partie du Jeu de Boules qui va à la rue de Malte où nous frappons à une maison pour avoir un matelas. La femme qui nous le donne nous recommande bien de le lui rapporter.

Avec mes commentaires (en bleu, comme dans les articles précédents): 

Les Gardes nationaux occupent le magasin des Travailleurs Réunis et les maisons voisines [je n’ai pas repéré ce lieu]. Les Gardes nationaux tombaient comme des mouches sans tirer un coup de fusil. Les lignards occupent la caserne [au coin nord-est de la place de la République], les Magasins réunis [de l’autre côté de la rue du Faubourg-du-Temple, où il y a toujours des magasins] Le Pauvre Jacques [de l’autre côté de la place, au coin de la rue du Temple, le magasin s’appelait « Au Pauvre Jacques », toujours des magasins]; le grand Turgot brûle [maison de confection, 7 place du Château-d’Eau]. La barricade barre le boulevard Voltaire sur le Château d’Eau [le boulevard Voltaire avait été créé, sous le nom de Prince-Eugène, par Napoléon III et Haussmann, précisément pour éviter (par sa largeur) et combattre (par la caserne) les (possibles) barricades]. A gauche un café, à droite la maison Jules Gros [Theisz est sur le boulevard Voltaire et regarde vers la place (comme s’il était derrière la barricade); les entrées des immeubles des premiers numéros impairs, à droite (en particulier du numéro 3), du boulevard Voltaire peuvent correspondre à une fabrique de bronzes — Theisz était bronzier, internationaliste, il a été très actif pendant la grève de 1867, il devait bien connaître toutes les entreprises…], fabricant de bronzes sont en flammes, incendiés par les Versaillais. Nous étions sur le trottoir le long de la maison J. Gros. La barricade n’était pas tenable [installés à l’abri dans tous les lieux signalés, les Versaillais tirent sur la barricade].

Sous la porte cochère de Jules Gros il y avait des munitions: cartouches, obus, etc. Au bout d’un instant les deux tiers des hommes sont morts. Un jeune garde, 17 ans, monte sur la barricade, montrant le poing aux Versaillais, leur criant en les insultant et en disant que son père venait de mourir. C’est le seul garde restant avec Lisbonne, Theisz frères [Albert et son (plus jeune) frère Frédéric — voir la liste des frères Theisz dans la biographie — Moullé dit à Vuillaume: « Theisz et un de ses frères en uniforme fédéré »], Vermorel, Joulin [Pierre Joulin, représentant de commerce et colonel, d’après le Maitron], Jaclard. Theisz jeune fait observer avec Lisbonne que l’incendie va gagner les munitions. Je fais l’observation à Vermorel. On décide que l’on va évacuer. Vermorel prend le jeune homme par le bras pour le faire descendre. Il résiste. Au même moment une balle l’atteint. Son père était déjà parmi les premiers tués à cette barricade.

Nous revenons au 11e, traversant la rue des Fossés-du-Temple [notre rue Amelot], quand mon frère se retourne et dit: Lisbonne est blessé. Lisbonne venait derrière nous, il avait été blessé à la barricade du Bd Voltaire, il marchait à quatre pattes. Vermorel dit: Je ne veux pas l’abandonner, coûte que coûte je veux [l’]aller chercher. Qui vient avec moi? Theisz dit: Allons le chercher ensemble. Nous retournons sur la barricade. Jaclard et Theisz jeune nous suivent. Nous ramenons Lisbonne sous les bras et nous l’emportons. Arrivés de nouveau au coin de la rue des Fossés-du-Temple. Il y a une rampe en face. Aux Deux Pierrots, marchands de vin un tableau. Je dis il faut prendre cette rue-ci [la rue des Fossés-du-Temple, plus étroite et moins exposée que le boulevard Voltaire], nous serons à couvert des balles.

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Au moment où nous tournons le coin de la rue, Vermorel lâche le bras de Lisbonne — il lui tenait le bras droit et se trouvait du côté des maisons — et dit Ah! je suis mort. Il fait deux pas en avant et saisit la rampe. Jaclard et Theisz jeune prennent Vermorel. Lisbonne dit: Ne m’abandonnez pas. Conduisez-moi jusqu’à la petite voiture. C’était une voiture à bras, abandonnée devant la boutique d’un peintre en bâtiment. Je le conduis à petits pas jusqu’à cette voiture. Au même moment débouche[nt] du passage du jeu de Boule[s] des Gardes nationaux [venant donc eux aussi du boulevard Voltaire]. Les Gardes accourent, prennent Lisbonne et le mettent dans la voiture — nous sommes alors à l’abri des balles — et emmènent Lisbonne par le passage et le boulevard Voltaire. Je reviens à Vermorel. Soutenu par mon frère et Jaclard il marchait. Nous le portons passage du Jeu de Boules. Il ne peut plus marcher, il est très calme. On lui fait une civière avec des fusils. On le couche là-dessus.

Nous arrivons au Boulevard Voltaire. Au même instant passe Delescluze qui arrivait avec des Gardes nationaux. Ceux qui nous avaient aidé[s] à transporter Lisbonne faisaient partie de ce convoi. Je l’arrête [Delescluze] et lui apprends que Vermorel est blessé. Il va lui serrer la main et lui dit quelques mots. Il serre la main à Jaclard et à Theisz. Il descend à la barricade que nous venions de quitter [il serre les mains de ses amis avant d’aller se faire tuer]. Nous traversons au pas de course le boulevard Voltaire pour prendre l’autre partie du Jeu de Boules qui va à la rue de Malte où nous frappons à une maison pour avoir un matelas. La femme qui nous le donne nous recommande bien de le lui rapporter.

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Livres et articles utilisés

Scheler (Lucien)Albert Theisz et Jules Vallès, Europe 499-500 (Novembre-décembre 1970), p. 264-272.

Lissagaray (Prosper-Olivier)Histoire de la Commune de 1871, (édition de 1896), La Découverte (1990).

Vuillaume (Maxime)Mes Cahiers rouges Souvenirs de la Commune (avec un index de Maxime Jourdan), La Découverte (2011).